In equo veritas

Posté le Lundi 27 juillet 2009

 

Riante campagne du Sud, en retrait du bord de mer. 

La frange côtière, le long de cette mer si belle, où les dauphins joueurs apprennent à sourire, de voir le ruissellement irisé des vaguelettes, le miroitement du soleil –soleil joyeux, en ces lieux bénis, et aucunement implacable, différant de celui du désert, mangeur de chair et de vie- n’était pas encore ce qu’elle deviendra dans le cours progressif de l’accès universel aux pétaradants engins motorisés. Une brise légère dissipait aisément, le matin, les odeurs déplaisantes émanant des pots d’échappement, qui auraient demeuré de la nuit, chaude et vivante.

Les pêcheurs constituaient encore une corporation, et n’étaient pas devenus des déclassés, réduits par les règlements à mendier leurs revenus car les couloirs, les zones et les quotas ne leur permettaient plus de vivre de ce qui les avaient nourri des siècles durant. Ils partaient toujours à l’aube pour relever les filets, faisant crisser les longs et lourds pointus sur les galets, qu’ils arrivaient à mettre à l’eau et surtout à rehisser au sec par une longue habitude de l’effort bien dosé, et la maîtrise empirique des plans de roulements rustiques, constitués de tronçons de bois dur, acacia principalement.

Ils avaient encore une fonction dans la cité, qu’ils alimentaient chaque jour, sauf le dimanche, évidemment, en sardines ruisselantes, anchois de petite taille, la seule acceptée des connaisseurs, pageots, daurades, maquereaux. De loin en loin un spécimen plus consistant se trouvait dans les filets, entraîné au milieu d’un banc dense, gros merlan, voire, plus rare, congre, ceux-ci ne quittant leurs crevasses qu’à regret. Pêche de cueillette, comme les peuplades nomades depuis que la Terre est foulée par l’homme : écologistes avant que le mot n’existât pour d’autres que les laborantins et les scientifiques, ils n’allaient pas jusqu’à remercier leur frère poisson d’avoir donné sa vie pour les nourrir, mais quelque chose de cette vision du monde transparaissait dans les messes votives à St Pierre, où l’on avait le sentiment que si l’ordre du monde était respecté à travers l’observation correcte des rites, les poissons se reproduiraient en grand nombre et seraient, osons le mot, collaborateurs de leur propre prise.

Le village vivait certes déjà du tourisme, dont les revenus irriguaient toutes les branches de l’économie. Mais il n’était pas encore devenu un parking à retraités de classe moyenne, s’offrant en fin de vie de venir attendre la faucheuse dans un lieu ensoleillé, aux températures clémentes, paraît-il, toute l’année –encore que certaines journées de novembre ou de janvier pussent être parfaitement glaciales-, déculturés, coupés de leur environnement familial, mais garantis d’une prolongation de vie balisée par l’abondance de l’offre médicale en tous genres : plus forte densité du pays en médecins, contraints de s’adapter, par nécessité commerciale, au besoins de cette clientèle. Aussi ceux-ci, pour rembourser les énormes emprunts que représentaient l’achat d’un local à usage de cabinet, étaient -ils réduits à fidéliser une clientèle, l’entretenant savamment sur de petites choses, la dernière saillie de son caniche, lui aussi vieillissant, des conseils diététiques, et des visites quotidiennes pour prendre la tension.

Aux strates successives de populations exogènes déposées par la prospérité économique qui était venue petit à petit, liée entre autre à l’immobilier, et à l’intéressant tour de passe-passe qui permettait de transformer, par la magie de conseils municipaux compréhensifs, des terrains agricoles jusque-là dévolus à la culture des œillets et des roses en zones constructibles, génératrices d’excellentes taxes-, était toujours mêlée la race vernaculaire, que les pagnolades ont accoutumé à stéréotyper comme galégeante, peu encline au travail opiniâtre, d’une fiabilité générale hautement suspecte, et d’une manière générale se comportant comme l’oiseau sur la branche, oiseau fortement anisé, de surcroît.

Il y a toujours une part de vérité, si ténue soit-elle, dans les a priori : le monde a changé très vite, et une population composée initialement de paysans, de pêcheurs, de petits commerçants, qui a construit un habitus, une manière de vivre, pendant des siècles, n’en change ni volontiers, ni aisément. A plus forte raison si elle a la conviction que ce qui lui est proposé est infiniment moins satisfaisant que ce qu’elle avait auparavant. La dernière guerre et l’invention de l’Europe en tant qu’échiquier d’échanges complexes a accéléré la mutation d’un monde de traditions et de coutumes, assis sur un socle d’us éprouvés, où l’on pouvait ester en justice dans des cas gravissimes, détournement d’un canal d’irrigation, déplacement d’une borne de champ, mais où les affaires courantes se résolvaient d’ordinaire devant quelques anciens de la cité, reconnus pour leur aptitudes de médiateurs et juges de paix.

Pagnol, auteur de tragédies, comme le lui avait prophétisé son ami Albert Cohen lors qu’ils étaient tous deux lycéens à Marseille, savait, en vrai provençal, la part grecque de l’héritage provençal, cette tenue noire des veuves et des mères amputées d’un enfant, qui rend compte constamment de la main cruelle des dieux et de leur perversité joueuse d’immortels irresponsables.

Il fallait quitter la mer, et, lui tournant le dos, grimper, et grimper encore, par cette ancienne route, qui suivait les terrasses de pierre sèche, édifiées patiemment par les inlassables fourmis des siècles passés, pierre à pierre, arrachée à la terre prospère et ingrate à la fois. Route humaine, qui montait, certes, mais montait comme une route tracée au temps des attelages, et des chevaux. Qui peut crever son attelage simplement pour rentrer chez lui ? Trois bonnes heures à traverser les bourgades somnolentes en plein juillet. L’imbécile combustible fossile contractait le temps, et quelques litres de liquide gaspillé comme s’il était inépuisable permettait le même trajet en un quart d’heure. Les vallons à l’ombre, préservés des canicules, verdoyaient au cours du trajet.

La petite propriété était en contrebas de la route, dans un creux de vallon. Maison simplissime de petit métayer, pierre sèche arrachée aux champs, une salle commune au sol couvert de grands carreaux de terre, posés à même la terre battue, et, l’assise s’étant détrempée et ayant bougé par endroits, ondulant par vagues. Un jour chiche entrant par la petite fenêtre au dessus de la pierre à l’évier : le provençal craint le soleil et ne met d’ouvertures que minuscules. Deux chambres à l’étage. Poutres avec plancher visible en sous-face. Elémentaire, utilitaire, pauvre. Un badigeon de chaux vaguement colorée en jaune de temps à autre . Peu de meubles, nulle prestigieuse commode en noyer sculpté et ajouré : nous sommes bien loin d’Avignon et de Nîmes, ce sont les dernières cités provençales avant l’Italie, qui commençait, il y a bien peu, au Var, le fleuve maigrelet descendant des Préalpes et alimenté par les torrents impétueux qui bondissent depuis les sommets.

Mère, fille, fils. La mère était veuve de métier, l’attelage ayant roulé sur son bonhomme, un soir qu’il était rentré ivre, et avait basculé du charreton. Jamais un cheval ne piétinera un homme tombé à terre ; mais en l’occurrence, il était tombé du véhicule, et c’était une des roues cerclées de fer qui lui avait broyé la nuque. On peut s’étonner, connaissant le sixième sens, souvent carrément télépathique des chevaux, qu’ils ne se soient pas arrêtés avant que ce fût irréversible. C’est d’ailleurs ce qui accréditait la thèse, soutenue par certains, qu’il n’était aimé de personne, et encore moins de ses chevaux. Le fils, a contrario, par loyauté filiale, avait élaboré un mythe sur ce père si inopportunément décédé , qui s’était enrichi au fil des années, dans lequel le défunt revêtait à peu de chose près costume de centaure : ses chevaux, affirmait-il, le connaissaient et l’aimaient tant qu’ils refusaient de manger s’il était malade.

Œil vif de paysanne à qui on ne la fait pas, et qui, depuis que ses ancêtres étaient assujettis à la taille, la gabelle, la capitation, et tous les ingénieux expédients que les dominants imposent à leurs dominés, sait que le petit, pour survivre, doit faire le dos rond, et se faire oublier, la mère était un petit tonneau court sur pattes, vêtue en tous temps d’une espèce de caraco, qui avait dû être blouse, dont les fleurs qui l’avaient égayé se distinguaient encore vaguement sous la patine. Un bonnet de laine feutré par la crasse sous des cheveux en filasse, des chicots jaunâtres aux surfaces masticatoires noires, quant à elles, barbue avec conviction, de longs poils blancs enroulés, elle se dandinait d’une jambe sur l’autre, oscillant de sa masse imposante sur deux colonnes de chair, tremblotantes et gélatineuses, pour se déplacer.

Les rejetons ne pouvaient dissimuler leur filiation avec leur génitrice, bâtis qu’ils étaient sur ce modèle courtaud et massif, la fille un peu moins dotée pileusement que la mère, désavantagée peut-être par son âge, ou d’hypocrites épilations loin de tout regard.

Depuis des lustres, et à tout le moins deux générations, correspondant au début de la pluie d’or qui commença de ruisseler sur ces contrées lorsque les paysans s’avisèrent que l’œillet et la rose, à travail égal, étaient achetés par les courtiers et les expéditeurs à des taux sans rapport avec celui du pois chiche et de la courgette, fût-elle de Nice, la famille avait concentré son activité sur la fleur et les chevaux. La fleur pour le rapport, les chevaux par passion.

Le fils, véritable continuateur de l’aspect équestre de la propriété, avait depuis toujours ces comportements pudiques et mensongers des vrais amoureux qui refusent de reconnaître qu’un feu les consume, fût-ce à eux-mêmes. Il inventait de fort ingénieuses justifications perpétuelles de la remarquable adéquation du cheval à l’exploitation de petites parcelles –le plus borné des analystes se fût rendu compte que nourrir un cheval à l’année pour l’utiliser au labour et à la moisson, et guère plus, n’était pas nécessairement très pertinent économiquement. Mais là comme en d’autres domaines, l’amoureux déploie un talent sans limites, et d’une inventivité qui confine à la poésie : allez dire à l’amoureux que l’objet de ses feux bigle. Outre que vous risqueriez une riposte gestuelle immédiate, il vous expliquera, avec des soleils dans la voix, que chacun de ses yeux est une route unique, et que c’est un privilège merveilleux que de les accompagner. La velue aura, dans la même veine, une animalité sensuelle irrésistible.

Aussi le plus clair des revenus de la florale activité passait-il dans la danseuse du gaillard, sous les prétextes les plus variés. Étant bien entendu que l’économie domestique de subsistance était assurée par le petit jardin, les poules et les lapins, tâche immémorialement réservée aux femmes, qui, comme chacun sait, naissent pourvues du gène supplémentaire qui leur réserve de plein droit le privilège de l’entretien domestique.

Pour couper court aux velléités de protestation qui ne s’étaient jamais manifestées, mais dont on ne pouvait garantir qu’elles n’apparaîtraient pas un jour, les écoles contribuant à propager toutes sortes d’idées pernicieuses dans les têtes des filles, par nature moins à même de comprendre la part de propagande des propos, sur la nécessaire égalité entre filles et garçons, monsieur l’écuyer louait à la municipalité plusieurs attelages qu’il conduisait lors des manifestations locales, revenues très en faveur depuis que les badauds de n’importe où s’y pressaient en masses compactes, prestations qui généraient un petit revenu, et surtout justifiaient le maintien de son piquet. Il suffisait de jucher sur le dos des équidés restants quelques cavaliers de confiance, qu’il avait sous la main puisqu’il organisait des promenades dans les bois, et le tour était joué : comment se passer d’un seul cheval ?

A la différence du collectionneur aguerri, qui apprend, passée la période compulsive, qu’il n’est de collection de quelque intérêt que par l’élagage continuel, et que c’est la montée en qualité qui doit guider tout apport nouveau, à telle enseigne qu’en dernière analyse, on pourrait imaginer le collectionneur au bout de sa quête avec une seule pièce exceptionnelle, qui enferme toutes les beautés de toutes les autres, l’essence même de ce à quoi la collection est consacrée, le fils ne revendait pas ses chevaux moyens pour en acquérir de meilleurs. Amoureux compulsif, il était hors de question pour lui de se dessaisir d’un seul d’entre eux. Il est vrai qu’il les avait choisi avec beaucoup de discernement, et qu’objectivement tous étaient de qualité. Mais on ne peut mettre sur le même pied un fjord placide et un pur-sang arabe : hormis ses performances et la qualité de son modèle, c’est l’adéquation du cheval au travail qui lui est demandé qui doit guider le choix, même si, en vertu du qui peut le plus, un cheval de grande qualité excellera dans quasiment tout ce qui lui est demandé.

Autre difficulté, bien compréhensible pour un amoureux, il était hors de question que le premier quidam venu montât un de ses amis, car c’est ainsi qu’il les considérait.

Aussi tournait-il autour du pot quand des clients potentiels téléphonaient, s’efforçant , par des questions qu’il pensait habiles, et à tout le moins, utiles à éliminer les candidats inappropriés, de se faire une idée sinon des talents précis des postulants, en tous cas de leur innocuité. Dans quel club montaient-ils, qui les avait formés, montaient-ils régulièrement, pourquoi voulaient-ils monter chez lui…Comme on le voit, toutes questions fort propres à générer une noria de postulants suppliants. Il eût fallu, en dernière fin, qu’il consentît à acquérir une quelconque haridelle qui n’aurait servi qu’à le convaincre du niveau réel du cavalier, sans risquer d’endommager ses précieuses montures. Encore que le risque demeurait, non négligeable, qu’il tombât aussi amoureux de la rosse, et qu’il l’adjoignît à son écurie.

Cheval qui travaille peu mange quand même : jamais le dicton n’ a été aussi vrai. Pas question de refuser à ses chéris quoi que ce soit, ni fourrage, ni sellerie de qualité, ni soins coûteux, baumes pour les atteintes, maréchal-ferrant, qui ne ferrait qu’à chaud, bien entendu, pommades, fortifiants, confort dans les box –il les avait équipés de baffles et, prétendant que, à l’instar des humains, les chevaux ont des goûts musicaux bien précis, passait des heures à faire écouter à chacun toutes sortes de musiques, s’efforçant de déterminer ses préférences, pour ensuite lui affecter un lecteur attitré pour lui diffuser SA musique.

Cela prit des années pour que l’affaire battît réellement de l’aile : la famille était frugale, produisait en grande partie ce qu’elle consommait, ne dépensait rien au-dehors, n’effectuait même pas les petits travaux d’entretien basiques sur la maison. Les femmes avaient gardé le souvenir de la fois où sur la requête de sa sœur, qui souhaitait dépenser un peu d’argent pour améliorer le confort de sa chambre, d’abord interloqué, il s’était mis à pleurer à gros sanglots en se tordant les mains, avec des phrases dans lesquelles elles discernaient que ses pauvres chevaux, eux, devaient se contenter de leurs box, alors qu’on avait de telles demandes. Il en était malade, et sincèrement. Tant de désespoir leur avait brisé le cœur, et comme elles étaient bonnes filles, elles se gardaient bien de recommencer…..









philsiogli57 @ 14:20
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Propos de cabane

Posté le Lundi 27 juillet 2009

 

Tac tac tac. Le claquement des talons dans le couloir. Arrêt devant notre cellule. Clac. Le bruit métallique de l’œilleton. Quand le maton le fait coulisser pour nous mater, on dirait que ça amplifie les bruits du couloir. Doit être 3 h du mat’. J’suis comme dab’, dans un état intermédiaire. J’dors pas. J’suis pas réveillé. Je somnole sur mon lit.

J’suis à la couchette du haut. On est trois, ça va. Le portugais de deux cellules plus loin, y dit qu’y faut écrire à la Cour Européenne parce que la France elle a signé des accords européens et qu’on devrait être en cellules individuelles, sauf si on veut être avec quelqu’un qu’on connaît. Y dit qu’on n’a même pas les couilles pour demander ça qu’on a droit. Qu’en plus c’est des lettres comme les courriers d’avocats, y ont pas le droit de les ouvrir.

J’ai le plafond à 60 cms au dessus. Les couchettes du haut, c’est pas pour les mecs trop grands: s’y se redressent d’un coup, y s’assomment.

Avec les deux autres, ça va. Ça vaut mieux, quand on s’entend pas, ça finit toujours mal. Soit on plante, soit on se fait planter. C’est toujours pour des petits trucs, des conneries. Un qui dort pas, et qui passe la nuit à regarder des films de cul. Qui fait chier l’autre.

Les gens au-dehors, y en a qui trouvent un peu fort qu’on ait la télé. On l’a vu dans un reportage. Si on avait pas la télé, et les pétards, ça péterait toutes les semaines dans les prisons. Avant que la défonce circule un max en France, c’était la fiole. Tu prenais 10, 15, 20 cachetons le soir. Pour tomber en coma. Tous les vieux en parlent. Ceux qui étaient en cabane ya, j’sais pas moi, 20 ans, 25 ans.

Le mec là, la couchette en face, y venait voir son père au parloir. Et déjà son père, y visitait son père à lui. J’déconne pas, c’est Spatznick qui me l’a dit, ça fait 24 ans qu’il est là. Putain, 24 ans maton, faut aimer.

Y’en a avec qui ça peut aller. Un maton, c’est jamais cool, faut pas déconner. Ceux qui seraient sympas s’y pouvaient, les autres les surveillent, et s’y font quoi que ce soit contre le règlement, genre arranger un mec en y laissant un peu plus de parloir, les autres y le loupent pas. Y’en a, tu le sais, première heure, ronde nickel, deuxième heure un peu moins troisième heure tu te rends compte le mec y commence à tanguer. Après c’est la grande déconnade, le petit là, Delpech, y braille dans les couloirs, tu lui dis « Chef, un peu moins fort » y te répond « Ta gueule, me fais pas chier, j’ai envie de chanter »

Des fois passé 3h, y fait plus les rondes, y doit cuver.Si ya un mec qui se taillade, il est mal barré. Bon, les mecs qui s’ouvrent, c’est aux veines. Je dis toujours celui qui veut s’expédier, il a qu’à s’ouvrir à la fémorale. Le temps que le maton réalise, t’as giclé les ¾ de ton sang sur le mur. Si ya pas le SAMU dans les 5 minutes, t’as aucune chance.

Les mecs y se pendent surtout. C’est pratique. Il te faut juste une cordelette, tu te la fais fastoche avec un bout de drap. Même yen a plein qui ont des ceintures. Accrochée au lit du haut, et hop.Yen a un paquet qui l’ont fait. Mais faut être seul, sinon le mec il te décroche et il appelle, même si tu lui as dit que non.

Sans déconner on s’habitue à tout. La prison c’est pas la mort, faut pas déconner. Ça craint quand t’as pas pour cantiner, là OK c’est la galère, quand t’es comme un mendigot à demander pour le tabac, pour tout. Pas de thunes qui arrivent, t’es mal. Si t’arrive à aller sur une formation, encore, mais yen a pas tout le temps. C’est ça qu’est chiant, quand tu prends des petites peines, t’es toujours en Maison d’Arrêt, et dans les Maisons d’Arrêt, des formations, yen a pas bésef.

En plus, les formations, c’est une fois, après c’est cuit. Les matons, si y t’ont dans le nez, y disent de pas te mettre en formation. Bon, ça, c’est les grandes gueules.

Ce qui est chiant, c’est que t’attends pour tout. Tu veux sortir, t’attends. T’as envie d’aller à la douche, t’attends. Et encore, si c’est ton jour. T’y vas pas comme tu veux, qu’est ce tu crois. Certains si, y z’y vont quand y veulent.

Yen a y disent ça doit être long. Bof, tu sais, ici, les matons, y te foutent en promenade toute la journée, comme ça y sont peinards. Y te lourdent à 8h, retour à 11h, y te relourdent à 1h30, retour à 6h. On a un putain de terrain, les mecs qui zont été ailleurs y disent qu’y zont jamais vu ça. Plus que deux fois un terrain de foot.

Des fois on est consignés pasque les copains de mecs d’ici y leur balancent des balles de tennis avec du chichon dedans, des fois des portables. Quand un maton s’en aperçoit, jte dis pas. Retour aux cellules, y ratissent dehors avec les clebs, après, y fouillent les cellules.

Y trouvent pas tout. Ya des mecs qu’ont des portables. Le chichon surtout, y cherchent pas trop à le trouver. Y savent que les mecs, sans chichon, y seraient moins cool.

Avant, yavait de l’alcool, bière et tout. Je sais pas pourquoi y zont arrêté. Je pense que les mecs y z’étaient plus agressifs.

Aujourd’hui j’ai infirmerie. Demain psy. Après demain école, je vais passer un truc de niveau jsais pas quoi faut lire écrire compter, un truc comme ça. L’insti’t y dit que c’est pas évident mais je crois que c’est pasqu’on est tous des tocards. A part les géorgiens sans papiers et l’escroc qui a fait péter 300 patates à un notaire avec une embrouille. Paraît que c’est un juif y s’appelle Benchemoul moi j’aurais cru que c’était un reubeu.En tous cas il est fort.

Après ah ouais, bibliothèque, je vais continuer le Vent des Dieux. Après c’est le weekend, j’ai personne qui vient au parloir.

Ben j’ai ma petite semaine organisée, moi.


  • Bzzzz…Maison d’Arrêt de N… oui que désirez-vous?

  • Je suis le nouveau formateur en remise à niveau

  • Votre nom?

  • Philippe Victor

  • Votre nom c’est quoi? Philippe ou Victor?

  • Victor

  • Je vous trouve pas sur les accrédités. Je demande.


Portail à l’entrée de la prison. Pareil qu’une entrée de bahut, n’importe où. Sauf que là, les grilles, elles font 7 mètres. Enfin, 6,90 exactement. A droite, tout un pan de la grille coulisse électriquement quand il y a des transferts. Un transfert, c’est soit un détenu qui comparaît devant le tribunal ou devant le juge d’instruction, soit un détenu qui est amené d’une autre juridiction. C’est la Gendarmerie qui assure les transferts, sauf pour les procès sensibles, genre ETA ou grosses pointures maffieuses, où c’est le GIGN, encagoulé et fusil d’assaut, comme dans les films.


Le surveillant au poste de contrôle, in petto

Encore un de ces formateurs à la mord-moi-le-noeud. Ils comprennent rien aux taulards, ces petits cons. Regarde-le celui là, avec sa barbe de prophète, encore un raté de mai 68. Encore un des ces idéalistes de merde qui croit que les taulards c’est des mecs qui ont pas eu trop de choix. Le dernier empaffé, là, y me parlait de « déterminisme social ». Je t’en foutrais, moi, du déterminisme social. Tous en Guyane, oui, avec les moustiques.


    • Tiens Spaznick, jette un oeil, s’te plaît, tu le connais le zig, là, au portail?

Nous sommes dans le poste de contrôle, point névralgique de la prison. Endroit stressant s’il en est, quoi qu’on dise: qui le contrôle contrôle tout, ouvertures des portes de sas, ouverture des portillons, de la grande porte coulissante des transferts, accès aux parloirs à l’étage. Si des gros bras lance une opération, il est probable que c’est là que ça risque de se jouer. Il suffit qu’il y ait des mecs d’ETA ou des Corses détenus pour que des complices tentent de les délivrer. Surtout que dans une Maison d’Arrêt, c’est quand même vachement plus facile que dans un CD (centre de détention). On protège moins les Maisons d’Arrêt, en théorie c’est pour les peines inférieures à 1 an, et les détentions provisoires. Sauf que pour les reconstitutions, on amène le prévenu sur les lieux de la reconstitution, et bien sûr, on le loge à la prison la plus proche. Il suffit qu’il ait eu une affaire dans le coin, et une pointure peut très bien être là. Ses potes qui sont dehors, depuis quelques années, ils n’ont plus peur de rien: hélicos, il y a encore plein de prisons qui n’ont pas les filets anti-atterrissage, charge de plastic ou explosif plus performant dans les murs d’enceinte, tirs de roquettes militaires, il ne manque que le lance-flammes, à ma connaissance pas encore testé. Donc le surveillant de garde, s’il a deux sous de jugeotte, il sait qu’en cas de raid un peu professionnel, il va se retrouver en 10 secondes avec un 11,43 sur la tempe, allongé par terre en se pissant dans le froc, c’est humain c’est normal, c’est un acte réflexe, et en se disant une fois de plus que pourquoi il a pris ce boulot de con.


    • Fais voir…ouais, c’est le nouveau formateur, ouvre

    • Encore un éduc, non?

    • Ben ouais, comme dab.

    • Comment il est?

    • Comme tous. On le connaît pas, il débarque à peine. Sonia dit qu’il est bien (Sonia, c’est l’assistant sociale, qui a un rôle complexe et délicat d’interface entre des intérêts passablement contradictoires; elle essaye de maintenir le lien entre détenus et familles, d’aider les indigents -c’est le terme carcéral, sans blague-, tout en étant en bons termes avec les matons, qui sinon pourriront la vie des mecs. Faut des couilles, -bon, des ovaires-, du charisme, et de la persévérance. En plus d’une incurable dose d’optimisme quand elle voit revenir les mecs pour la 6ème ou 7ème fois pour les mêmes délits foireux)

    • On verra bien; s’il nous casse les burnes, on le mettra vite au pli


Dernière porte, à l’entrée du poste de contrôle. Comptoir à droite, vitré. Portique en face, comme dans les aéroports.


    • bonjour messieurs

    • bonjour monsieur Victor. Vous mettez tout dans le panier s’il vous plaît, vous enlevez tout ce qui est métallique, portable, montre. Pas de pièces non plus. Ah au fait le mieux est de mettre votre portable dans les casiers à clés, vos papiers aussi. Ça vous évitera de vous les faire chourer

    • hein? Mes papiers?

    • qu’est-ce que vous croyez? On a des pickpockets, ici, ils vous enlèvent une montre en parlant avec vous, vous vous êtes rendu compte de rien…Bon, vous avancez doucement en passant le portique…

    • ça sonne…je comprends pas…

    • vous n’avez rien oublié?

    • non…ah, attendez, j’ai deux broches en inox dans les jambes, ça pourrait être ça?

    • on va voir, on va vous passer au détecteur….effectivement, ça sonne où vous dites

    • qu’est-ce qu’il va falloir faire?

    • le mieux, c’est une attestation d’un radiologue; au moins les collègues recommenceront pas chaque fois le bintz

    • OK

    • vous ouvrez votre serviette s’il vous plaît? C’est quoi ces documents?

    • mes documents de travail; je viens pour faire des remises à niveau

    • OK, vous pouvez passer. Vous allez au fond du couloir, et vous attendez que je vous ouvre le sas


Au fond du couloir, peu éclairé, qui longe les locaux administratifs (greffe, qui administre l’argent qui entre, et permet donc de cantiner, que ce soit tabac ou cigarettes. Endroit très sensible, le responsable est un des personnels les plus haïs de la prison, accusé de voler les mandats, de les détourner, de faire de l’argent sur le dos des détenus…tout ce que de pauvres bougres relégués, sans moyens, sans défense, peuvent imaginer comme explication de la guigne qui les poursuit, parfois depuis leur naissance)

Il ne faut pas être claustrophobe en prison. Le couloir, long, sombre, bas, est peint d’un jaune pisseux qui accentue ses dimensions étouffantes. Le sas, c’est la totale: immobilisé entre deux portes blindées comme dans un ascenseur en panne. Des fois, le surveillant -on ne dit pas maton, quand on est formateur, même si on le pense très fort- vous oublie, ou a un truc à régler à l’entrée. Et vous poireautez de longues minutes, entre les deux portes, avec une paroi de béton de chaque côté. Des fois, c’est peut-être pour vous faire chier….



philsiogli57 @ 13:44
Enregistré dans nouvelles
Le chef d’oeuvre de maître Ventadour

Posté le Mercredi 24 juin 2009

-Le bonjour, mestre Ventadour 

  -Bonjour ma belle, comment vas-tu ? 

  -Comme toujours, mestre, comme toujours : je ne me plains pas, pécaïre. Je suis mieux chez madame que non pas à ramasser la lavande depuis point d’heure comme les filles de la distillerie. 

  -Tu as bien raison pitchoune, le parfum, c’est toi qui te le mets ; allez, beauté, adessias, je passerai ce soir peut-être 

  -Peut-être à ce soir alors, mestre. 

  L’homme traversait la petite ville d’un pas énergique et décidé, saluant l’un et l’autre, échangeant quelques mots lorsqu’il était en bonne amitié avec celui qu’il croisait. Le gros bourg déployait déjà une activité considérable, malgré l’heure matinale : c’était jour de marché, événement qui se reproduisait deux fois par semaine et déplaçait de fort loin les marchands qui venaient y déballer leurs marchandises, les petits métiers fort nombreux en ce temps, et les vendeurs de denrées comestibles, qui dans cette région bénie des dieux, disposaient des étals étourdissants, pyramides de melons, pastèques opulentes dont la chair rouge sang était cloutée de noirs pépins, blettes et cardons, disposés en bouquets, artichauts violets, échafaudages de fruits aux fragrances subtiles et puissantes à la fois, abricots mordorés, énormes, une variété locale, à la chair fondante comme du miel. 

  -Goûte-moi ça ma belle, que tu vas m’en dire des nouvelles : mon abricot, quand tu le manges, tu es obligée d’aller te confesser ! 

  -Me confesser ? Et quoi encore ? Pour manger un abricot ? 

  -Pardi, bien sûr : tu le manges, il est si bon qu’il t’attrapes. Tu es obligée d’en manger un autre, péché de gourmandise, voilà ce que j’en dis. 

  -Eh bé alors, je sais pas si je vais t’en prendre ; si c’est pour aller à confesse, je vais peut-être m’en chercher des moins bons… 

  L’art de vivre provençal se manifestait dans tous les échanges innombrables qui avaient lieu sur la grand place de la petite cité de Vensagoule, forte de 7000 âmes, en cette belle matinée de mai 1903 ; les maraîchers, dont certains venaient d’aussi loin que Madagnosc, ce qui, en charrette tirée par un mulet, représentait aisément 3 heures de trajet, se tenaient principalement sur la grand-place ombragée de platanes et de mûriers , tout stridulants de cigales. 

Les places étaient attribuées selon une étiquette subtile par un placier soupçonneux, vêtu impeccablement d’un complet trop chaud pour la saison, et de bottines à revers : ayant raté son certificat d’études, cancre indécrottable, chargé de faire observer les règlements municipaux et de collecter le prix des places, il se servait du pouvoir qui lui était conféré dans le cadre de ses attributions pour se montrer arrogant avec les gens de peu, à qui il demandait d’un ton coupant et sans réplique 

-Montrez-moi vos papiers ! 

  quand bien même c’était un petit maraîcher qu’il connaissait parfaitement, mais à qui il tenait à manifester sa puissance, et s’aplatissait, obséquieux et servile devant les gros marchands qui occupaient parfois jusqu’à des 5 ou 6 places, tel le Bazar Provençal, dont l’outil de travail, une diligence reconditionnée pour les besoins de son commerce, par la dépose des sièges in térieurs, l’installation d’étagères sur tout le pourtour, où régnait, ainsi que sur l’impériale, un capharnaüm prodigieux de tout ce que l’inventive industrie proposait en ces temps, depuis le piège à rats de divers modèles, l’un permettant notamment de piéger les femelles gravides et de séparer les petits, grâce à une trappe, ce qui autorisait ensuite à les utiliser comme appâts pour des prises ultérieures, jusqu’au pistolet de cycliste, arme de poing à un coup pour abattre, sans état d’âme, et avec une netteté parfaite, les molosses de ferme qui convoitaient les mollets des jolis messieurs vélocipédés, et de leurs compagnes, en tenait déjà deux. Et une fois les trésors déballés, la surface d’un magasin, ce qui correspondait exactement à l’ambition du propriétaire qui répétait inlassablement que son magasin à lui était supérieur aux autres, puisqu’il se déplaçait. Attitude hélas fort fréquente que celle du placier, puisqu’elle se manifesta d’une façon particulièrement cruelle sous le gouvernement de monsieur Hitler, petit aquarelliste de l’école de Vienne et pianiste de second ordre, qui, cherchant des contrées où employer le talent qu’il était convaincu de posséder, en mit l’Europe à feu et à sang, par la délégation duquel des individus tout à fait médiocres, investis d’une autorité que leur conférait leur élégant costume, pouvaient impunément humilier, rouer de coups, ou abattre, de prestigieux artistes, des professeurs d’université illustres internationalement, au prétexte qu’ils étaient communistes, homosexuels, ou juifs. 

  L’observateur superficiel aurait pu s’inquiéter de la concurrence que ne pouvait manquer de représenter ce débarquement, en plein bourg, de denrées nouvelles, qui potentiellement représentaient un manque à gagner vraisemblable pour les occupants habituels des lieux, les commerçants sédentaires qui bon an mal an ouvraient leur devanture chaque jour. Par une dynamique fréquemment observée, il n’en était rien : le marché, riche et abondant, attirait de nombreux clients des alentours, qui en profitaient pour explorer les commerces locaux ; souvent , d’ailleurs, les marchands installés du cru étaient les commanditaires des ambulants, qui s’avéraient avoir un lien de parenté avec eux, neveu, gendre, ou frère. 

  Hors de la grand place, les rues adjacentes qui irriguaient le vieux bourg étaient toutes remplies d’étals plus modestes, l’étroitesse des rues ne favorisant pas les déballages de grande envergure, et de petits métiers, rempailleurs de chaises, agrafeurs de faïence et porcelaine, fabricants de balais de genêt et bruyère, qui mettaient à profit leur temps pour confectionner inlassablement de nouveaux exemplaires. 

  Les trois cafés sur la place, tous trois pourvus de terrasses ombragées, de tables tripodes en fonte, équipées, pour certaines, de parasols et de chaises et parfois fauteuils de fer peints de blanc, ne désemplissaient pas : certes, la clientèle ordinaire se recrutait plutôt parmi les gens d’un certain standing ; mais on y voyait aussi les marchands d’envergure, qui s’accordaient un répit, laissant à la petite apprentie le soin de faire tourner la boutique ambulante, qu’ils contrôlaient de loin, du coin de l’œil. Les vendeurs de condition plus modeste se contentaient des quelques débits de vin, qui faisaient aussi bois et charbon, des rues adjacentes, où l’on consommait au comptoir une piquette locale, à bas prix, ou un breuvage en provenance des vignes ensoleillés du Languedoc, du moins celles reparties après la terrible peste viticole du phylloxera. Temps de plein emploi, où la discrétion de la main de l’état favorisait toutes les initiatives : on ne comptait plus les femmes qui, pourvues d’une notoriété flatteuse quant aux qualités gustatives de leur daube, ou leur osso bucco, installaient quelques tables dans leur cuisine, ou devant chez elles, et tenaient table d’hôte. Les bonnes adresses étaient fort courtisées, la veuve Aymal, qui préparait un lapin à la barigoule à faire se damner un saint, ayant des réservations d’un mois sur l’autre, ce qui lui procurait un complément à la pension que lui versait la Poste, Télégraphe, Téléphone, depuis le décès de son mari, facteur de son état, décédé d’un arrêt cardiaque dont la cause n’avait jamais été vraiment éclaircie, dans la cuisine de Magali Teyssier, réputée pour la chaleur expansive de son accueil. 

  Maître Ventadour, ayant traversé la rue principale, sur le tracé approximatif des remparts antiques de la cité, déjà utilisée du temps des celto-ligures, qui occupaient systématiquement les collines constituant de bons postes d’observation sur la façade littorale, car, peuples de maraîchers , petits pêcheurs, et artisans, ils tenaient à voir venir de loin les rezzou furtives  tombant périodiquement comme grêle en mai, sans prévenir évidemment, et qui repartaient comme elles étaient venues, mais en emportant les espèces négociables, les bibelots de quelque prix, parfois quelques jolies donzelles, quoiqu’il ne semblât pas que ces sages tinssent tant que cela à s’encombrer de piaillante compagnie, et, surtout, incendiaient généralement les maisons avant de partir, continua sa pérégrination en passant devant le lieu où il envisageait peut-être, s’il se sentait d’humeur badine, de revenir le soir, en évoquant pensivement le souvenir de ces ancêtre lointains, qui, gens peu belliqueux, et ayant eu amplement le temps d’éprouver que les pillards étaient rudes et expéditifs, peu enclins à d’amicales négociations comme cela pouvait advenir en d’autres points de la Méditerranée, où un marchand ne pouvait subir offense pire que celle d’un acquéreur trop pressé, et ne respectant pas les règles immémoriales de la politesse acheteuse, incluant les claquements de langue laudatifs lors de la dégustation des boissons rituelles, préféraient se cacher le temps de l’incursion, laissant en leurre quelques poules faméliques, les légumes qu’ils cultivaient dans leurs petits potagers, et que dédaignaient les pirates, et parfois le prêtre de la communauté qui, s’il passait cet épreuve, et adoucissait les conséquences de l’incursion, voire les détournait sur le village voisin, gagnait un prestige durable, mais fragile, puisque remis en question lors de chaque débarquement. 

  Il arriva devant la massive porte de bois qui gardait le lieu de son activité, sis dans le spacieux rez-de-chaussée d’une maison fort ancienne, puisque les documents que la mairie conservait dans une chasublière en noyer qu’il avait, d’ailleurs, admirablement restaurée, attestaient qu’elle était contemporaine des tous premiers édifices bâtis à Vensagoule, autour de 1143, construite comme une redoute, ce qu’elle avait dû constituer dans ces temps lointains, plan austère, carré, deux grandes ogives en façade, portant vitrages, vestiges des ouvertures qui l’éclairaient du temps qu’elle était, comme c’était probable, une boutique ouvrant sur la rue, avec ses marchandises disposées sur des panneaux de bois basculés de jour, et remontés à la nuit pour occulter les ouvertures. 

  Un grand espace ouvert, haut de plafond, des corbeaux de pierre soutenant les solives du plancher de l’étage, de la clarté par les deux grandes ouvertures, deux établis en platane le long du mur du nord, un moteur d’un volume impressionnant au pied du mur pignon, , un gros arbre métallique pris entre les deux murs, qui portait une série de roues , certaines en bois cerclé de fer, travail de charron, d’autres métalliques, qui par de longues courroies alimentaient quelques machines, dégauchisseuse et raboteuse, une scie à ruban dont il avait fabriqué lui-même les volants –pour, disait-il, savoir s’il aurait pu être charron- et le col de cygne, coulé à demeure en béton armé, et une toupie. Outre ces machines, dont l’usage s’était répandu lentement en France, le coût du travail manuel étant longtemps si faible que les patrons répugnaient à investir dans des machines coûteuses et gourmandes en énergie, l’outillage complet propre au menuisier-ébéniste, le néologisme commençant à être utilisé à cette époque. Il l’expliquait longuement à ses apprentis, qu’il prenait et formait pendant 4 à 5 ans, avant de leur conseiller d’aller sur le tour de France, pour parfaire leur savoir : 

  -nos métiers étaient compartimentés comme tu n’en as pas idée : on faisait tout à la main, petit. Chacun avait sa spécialité, et n’en bougeait pas, en tous cas en ville : pense, il y avait tellement de travail ! Un restaurant à équiper, c’était 60 tables, 240 chaises, plus les dessertes, les trumeaux, la caisse, les rangements à couverts. Au temps anciens, avant les machines –je te rappelle qu’on a commencé à en avoir, venant d’Angleterre, vers 1840- le gars qui faisait des mortaises, eh ben il en faisait des centaines par jour : tu peux imaginer qu’il n’avait plus besoin de regarder. 

  -Et le décor, patron ? 

  -Justement. L’ébéniste, dans ces temps, ne faisait que de l’ébénisterie : il assemblait sur les bâtis les décors qu’il avait conçus, et qu’il faisait souvent sous-traiter. 

  -La sculpture aussi ? 

  -Evidemment. On apprenait tous à sculpter, marqueter ; mais on était moins bon que celui dont c’était la spécialité : ces gars avaient un rendement….Tiens, quand j’étais jeune … 

  -Pourquoi ? Vous ne l’êtes plus ? intervint Julien, son apprenti, avec un sourire malicieux. 

  -Arrête de te moquer ! Le temps passera pour toi aussi, jeune homme. Jeune donc, dans mon tour de France, je suis passé par Paris : il y avait à l’époque, près du faubourg St Antoine, des marqueteurs en chambre ; ils  découpaient les décors en laiton et écaille qui étaient montés ensuite sur les caves à liqueur, les coffrets à cigares, les petits meubles de salon qu’on produisait à l’époque. Rends toi compte que c’était exporté partout, en Amérique, dans toutes nos colonies, en Russie, partout. Ces gars… 

  -Il n’y avait pas de femmes ? 

  -Si, mais pas beaucoup 

  -Pourquoi ? 

  -Parce que les patrons n’avaient pas envie d’en former ; le peu qu’il y avait étaient toujours des filles d’artisan 

  -Où en étais-je ? Ah oui, ces gars avaient une main…infernale. A force de découper les motifs, ils arrivaient à une vitesse et une précision incroyables : ils s’amusaient à faire des concours entre eux. J’en ai vu qui étaient capables de travailler à l’aveugle : on leur mettait un bandeau et ils refaisaient le motif presque aussi bien que s’ils avaient vu la pièce… 

 -C’est pas possible ! Comment ils faisaient ? 

 -Je pense que leur mains avaient mémorisé les déplacements sur le plateau de la scie. Tu sais, ils travaillaient avec l’âne, le même qu’on a là, à pédale, comme la Singer ; il fallait guider le bois avec la main : à force, tu sais, après plusieurs milliers….rends toi compte qu’ils en faisaient entre 200 et 250 par jour. 

 -Les journées étaient comme maintenant ? 

 -Maintenant c’est de la rigolade, 10 heures, tu rigoles…Quand j’étais apprenti, c’était douze ; et on n’avait que le dimanche… 

 -Fabien, eh bé il dit que peut-être dans 100 ans, on travaillera la moitié de maintenant, vous croyez, vous ? 

 -Pourquoi pas ? Tu vois bien qu’avec les machines, rien n’est plus pareil …..

 

philsiogli57 @ 14:26
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Lune

Posté le Lundi 15 juin 2009

Ma squaw ma bien aimée nous avons été au bout de notre course nous nous étions promis cela il y avait longtemps avant même le temps des petits papooses avant même que nous ayons appareillé nous parlions déjà de ce jour et c’est vrai que j’étais renfrogné dans ma judéité inquiète que je n’étais pas trop bien sûr de ce que tu savais que la mort est un passage et qu’elle porte en elle la promesse de l’après nous avons tant vécu si ensemble si proches ma squaw ma bien aimée celle qui savait tout de moi la compagne inlassable la beauté et le rire celle qui me donnait des perles à contempler nous avons marché longuement comme au temps de notre jeunesse quand nous parcourions tous deux la Galilée le petit dans ton ventre que les villageois nous aimaient si fragiles nous nous l’étions promis quand nous avons su nous avons commencé notre marche à chaque pas ton sourire irradiait davantage nous avons dormi au hasard des chemins creux dans des granges à l’écart nous avons cheminé tendrement sans presque nous parler tes yeux à chaque pas t’éclairaient davantage nous regardions autour de nous les infinies variations de la lumière les ombres qui dévoraient les bois au loin les troupeaux de nuages qui rentraient au bercail le ciel était immense au dessus de nos têtes nous ne savions plus où nous situer nous avancions vers la mer et sans l’avoir mentionné à quelque instant savions que nous arriverions au bord de la falaise où gronderait la mer en contrebas que tu serais vibrante comme une corde en résonance que tu boirais le vent les nuages affolés qui galopaient de tous les coins du ciel que tu serais une avec les embruns que le gris de tes yeux se fondrait dans cette aquarelle que tu serais arrivée au terme de ta course paisible et en repos emplissant ton âme par tes yeux de la vie qui bouillonne et….

philsiogli57 @ 14:11
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Instruction

Posté le Lundi 15 juin 2009

  

-Asseyez vous monsieur.

Les gendarmes viennent de le démenotter. Il  frotte ses poignets plusieurs fois. Costume de chez le bon faiseur, du sur-mesure. Quelques faux-plis : il a dû s’allonger dans sa cellule, en attendant le transfert. C’est toujours ainsi en Maison d’Arrêt, les détenus sont prévenus à 7 h, et restent à attendre. Parfois longtemps.

Son avocat est à son côté. Une pointure du barreau local. Leurs physionomies détonnent déjà : deux notables, côte à côte. L’un a déjà l’amorce du lent travail de la détention : le cheveu n ‘est plus artistement coiffé, et devient terne. Les mains moins soignées : plus de manucure. Les traits un peu bouffis, l’alimentation. Il ne mange évidemment pas l’ordinaire, il cantine. Mais la liste de cantine, c’est Casino : couscous en boîte, paëlla idem. Pas de produits frais. Pas de fruits. Pas de jus de fruits, des sirops industriels.

 Son avocat a déjà demandé, dès le début de la mise en examen, sa mise en liberté sous contrôle judiciaire. Je suis temporairement en charge du dossier, mon collègue titulaire étant en vacances. Je n’ai aucune attache locale. Je ne vois pas pourquoi ce monsieur pourrait aller et venir à sa guise, rencontrer qui il veut, faire pression peut-être. Pas question. Quand mon collègue reviendra, dans trois mois, il fera ce qu’il juge opportun. En attendant, moi, j’instruis.

  

Moi qui suis habitué à la déférence des petites secrétaires, à la mairie. Qui me regardent du coin de l’œil, et se commentent entre elles que Mr le maire, ou le docteur, ça dépend d’où et de quand elle me connaissent, est drôlement craquant. Bien plus que les petits morveux qu’elles côtoient. D’une politesse surannée. Mince, élégant. Plus qu’à l’aise financièrement. Probablement sénateur à la prochain vacance : depuis que je suis rentré en politique, ça roule tout seul. Je fais ce qu’il faut : bises aux mémés des maisons de retraite. Loto des pompiers. Banquet du Lion’s. Inauguration de la nouvelle médiathèque.

Quand je pense qu’ils sont venus me chercher en pleine séance du conseil, sur réquisition, qu’ils m’ont menotté, moi, et  emmené devant le juge de saisine. Quand il a réalisé qui j’étais, de lui-même il a estimé que la mise en détention ne s’imposait pas. Et celui-là, huit jours après, qui renvoie les gendarmes chez moi et me signifie ma mise en détention. Je ne m’attendais pas à une telle humiliation. Déjà, les menottes. Puis à la maison d’arrêt, le directeur, obséquieux, qui ne sait pas sur quel pied danser : il n’a pas beaucoup de marge de manœuvre, si je suis innocenté, il vaut mieux qu’il ait été compréhensif. Surtout si je deviens sénateur. Mais il est obligé de tenir compte des surveillants : eux, ils jubilent de voir un notable en taule. Surtout pour cette raison. Il y en a un qui a dit, l’autre jour, en regardant ailleurs, d’un air détaché, et à mi-voix « y’a pas mal de gars ici qui ont la haine de ce genre de choses. Quand un détenu nous fait chier, ou qu’on l’aime pas, des fois on oublie de fermer sa cellule quand il y a des mouvements. Et souvent on arrive trop tard » De toutes façons je n’aurai pas d’efforts particuliers à faire. Quand je ne suis pas en position de force, je m’écrase. Quand j’ai retrouvé ma place, je fais payer. Cher.

  

Encore un autre monsieur. Maman m’a expliqué que ça allait être long, et qu’on allait me faire répéter beaucoup de choses, mais quand même. J’ai déjà tout raconté à la dame de la gendarmerie. Après j’ai encore tout raconté au monsieur qui était docteur mais pas docteur de quand on est malade. Docteur d’expliquer des choses.  Bon, après, la dame qui m’a examiné, et qui était docteur elle aussi, je lui ai rien raconté parce qu’elle m’a rien demandé. Elle devait vérifier qu’il y avait des élésions. Je crois que c’est comme ça le mot, elle a dit « je dois vérifier l’élésion ». Elle m’a dit ça va faire un peu mal. Pas qu’un peu. Je lui ai demandé ce qu’elle écrivait et elle a dit que c’était pour expliquer que j’avais pas menti. Sûrement qu’elle a vu l’élésion. Après il y a eu encore un autre monsieur, pas docteur, mais presque. Spychologue. Il m’a fait faire des dessins. Pleins. Avec des maisons, avec des soleils. Même des dessins où je faisais comme je voulais, mais pas beaucoup. Il m’a rien dit, juste il prenait les dessins et il les mettait dans un truc en carton avec des élastiques. Une chemise ça s’appelle. Je pouvais même pas garder les dessins. Je sais pas combien de fois ils m’ont redemandé les mêmes choses. Evidemment, ils demandent pas dix fois de suite le même truc. Mais ils font des questions que tu vois bien qu’ils essaient de voir si t’inventes. Pourquoi je vais inventer ? C’est pas rigolo les élésions. Maintenant ça fait plus mal mais avant des fois j’arrivais pas à dormir. A cause de l’élésion et à cause que je me rappelais.

    

-Nous allons reprendre si vous le voulez bien. Suite à la commission rogatoire que j’ai ordonnée, votre ordinateur a été saisi. Un grand nombre de fichiers comportant des images pornographiques, dont certaines montrant des scènes de violence, ont été trouvés sur votre disque dur. Pouvez-vous nous donner des explications ?

  

Heureusement que j’avais pris mes précautions. Dès que j’ai été convoqué la première fois, je me suis débarrassé de tout ce qui pouvait étayer l’accusation. Evidemment. Je ne suis quand même pas assez stupide pour laisser des images pédo-pornographiques sur le disque dur. Je l’ai formaté et réinstallé. J’ai téléchargé des fichiers bidons sur internet. Il faut bien qu’ils aient quelque chose à se mettre sous la dent.

  

-Effectivement, monsieur le juge, je dois admettre que j’éprouve un certain intérêt pour ce genre de documents. Je fais d’ailleurs confiance au secret de l’instruction pour que cela ne transpire pas : mes électrices pourraient être choquées.

  

S’il savait, ce con, que pas plus tard qu’il y a 10 jours j’avais autour de 70 000 clichés, plus les vidéos. Avec ceux du gamin au milieu. Je déconnais quand même de garder ça . Avec les mutilations en plus. Là j’étais bon pour la perpétuité. Surtout en ce moment.

    

Il a l’air de me croire ce monsieur, de sa manière de parler. Il a répété ce que j’avais déjà dit aux autres monsieurs, mais pas en lisant. Je sais même pas comment il a fait. Il a peut-être appris par cœur, comme les poésie à l’école. Il m’a demandé si je me souvenais de choses supplémentaires. Moi je sais pas. J’étais petit. Je me souviens pas de toutes les fois.

    

-Les résultats des examens effectués sont formels : lésions partiellement cicatrisées indiquant sans doute possible des actes de sodomie intervenus à l’époque mentionnée par la victime. Qu’avez-vous à déclarer ?

    

Cause toujours. Il y a des lésions ? Prouve que c’est moi. Je me souviens de ce pasteur à New-York qui dissolvaient ses victimes dans de l’acide, et qui se foutait des flics en leur disant « montrez-moi les corps ». Trop sûr de lui, ce con. Ils ont retourné tout, et ils l’ont serré à cause d’une dent et d’une mâchoire. Profil bas, quand on n’est pas en position.

  

-Monsieur le juge, je ne nie pas que mon petit-fils ait été victime de violences inqualifiables –putain, je l’ai bien sorti celui-là-, je soutiens qu’il amalgame et se trompe, pour des raisons que je ne comprends pas. Cela dit, ma belle-fille a des fréquentations marginales, dont un certain Charles. Peut-être devriez-vous chercher de ce côté.

    

-Je vous remercie de m’indiquer les orientations de mon instruction. La victime vous désigne nommément, avec une foule de détails vérifiables. Elle déclare par ailleurs : quelle raison aurais-je d’accuser mon grand-père ? Qu’avez vous à y répondre ?

    

-C’est un coup monté. C’est mon fils et ma belle-fille. Depuis que j’ai été obligé de leur faire un procès, que j’ai gagné, pour avoir mon petit-fils pendant les vacances, ils veulent se venger. Ils ont manipulé mon petit-fils pour qu’il déclare  ce qu’ils voulaient.

  

-Le dossier établit que la mère a reçu les confidences de son fils qui était soucieux de savoir si les agissements pour lesquels vous êtes entendu, et qui duraient depuis 3 ans, étaient normaux. Elle a immédiatement déposé une plainte auprès de la brigade de gendarmerie, qui a procédé à l’audition de l’enfant. Son témoignage a été reçu par la lieutenant F…., qui est spécialement affectée au recueil de ce genre de plaintes. Tout ce qu’elle a entendu lui a paru suffisamment crédible pour qu’elle saisisse immédiatement le procureur. L’enfant persiste dans ses accusations et donne des détails précis. Il précise notamment que

« Je sais plus si c’est la première fois ou après. C’était à la villa de mon papi. Il m’a dit « viens on va prendre un bain » j’ai trouvé que c’était pas l’heure parce que je prends toujours le bain le soir avant de me coucher. On est descendu dans la salle de bains qu’il y a en bas de la villa. Je me souviens qu’il y avait plein de lumière du soleil, c’était l’après-midi, il faisait très chaud. Mon papi il a fait couler l’eau pour un bain. Je comprenais pas pourquoi il voulait que je prenne un bain, j’étais pas sale. Il m’a enlevé ma couche que j’avais parce que je faisais encore pipi au lit et même il me la mettait tout le temps. J’étais à jouer avec mon canard au dessus du bord de la baignoire et j’ai senti que mon papi il me mettait comme de la crème dans les fesses. Je lui ai dit pourquoi et il m’a dit il faut, puis j’ai senti quelque chose dans mes fesses qui me faisait mal. J’ai regardé ma jambe et il y avait un peu de sang qui coulait. J’ai eu peur que ça tache mon chausson. Je disais à mon papi qu’est ce que tu fais et il m’a dit c’est rien c’est rien c’est pour te soigner. D’un coup on a entendu des pas de la porte en haut et mon papi il a enlevé le truc de mes fesses. C’était ma mamie qui appelait pour savoir où on était. Elle a ouvert la porte d’un coup et mon papi il m’avait mis dans la baignoire et il me jetait de l’eau en rigolant. Ma mamie elle a eu l’air étonnée qu’on soit là mais elle a rien dit et moi j’ai rien dit. Elle a juste dit ah vous êtes là et elle est repartie. »

Lors de vos diverses dépositions, vous avez nié en bloc ce témoignage. L’examen clinique établit que les traces observables correspondent à la date mentionnée par l’enfant, l’année de ses cinq ans. Qu’avez vous à dire ?

  

S’il croit me coincer avec ça, il va falloir repasser. Ma femme ? Tu parles, rien à craindre. Elle aurait pu me trouver en pleine action, elle serait repartie le plus discrètement possible, en espérant bien fort que je ne me sois pas rendu compte qu’elle avait vu. Elle sait de quoi je suis capable. Elle devine très bien que je n’ai aucune pitié quand il s’agit de ma survie. Surtout ma survie sociale. Je n’hésiterais pas une seconde à la faire supprimer s’il le fallait. Elle le sait très bien.

  

-Je ne comprends pas à quoi rime cette accusation. Cet enfant affabule. J’ai déjà précisé lors des interrogatoires de gendarmerie que ses parents sont dans une secte. Il va à des espèces de cours d’endoctrinement. Vous me parlez de traces et de lésions : je pense que c’est du côté de la secte qu’il faudrait chercher.

  

-Je vous remercie de me conseiller dans mon instruction. Veuillez néanmoins vous en abstenir à l’avenir. Les vérifications ont déjà été faites par la gendarmerie. Ce que vous qualifiez de secte est une assemblée cultuelle tout à fait honorable. De surcroît, vous la connaissez puisque vous avez été présent à 2 reprises lors de célébrations, la première lors du mariage de votre fils, la seconde lors de la présentation de l’enfant à l’assemblée.

  

-Avais-je tellement le choix ?

  

-Vous avez déclaré lors des auditions précédentes que vous ne connaissiez cette assemblée ni de près ni de loin. C’est après que votre belle-fille ait produit des photos vous montrant au milieu des membres que vous avez reconnu y avoir été. Pourquoi cette volte-face ?

  

-J’avais oublié.

Je pensais pas qu’il allait parler, le petit salaud. Je lui avais fait tellement peur la fois de la maison où je l’avais emmené avec J…., où il avait entendu les cris des autres gosses qui étaient dans le sous-sol, et que je lui avais mis le lüger sur la tempe en lui disant qu’il allait mourir. Ca l’avait tellement terrorisé. Je l’avais prévenu que s’il disait quoi que ce soit je le ferais retrouver n’importe où, et que je l’abattrais, mais qu’avant je tuerais sa mère devant lui. Je pensais que ça suffirait à lui faire tenir sa langue.

  

-Asseyez vous madame. Concernant la déclaration de votre petit-fils concernant l’épisode dans la salle de bains dont vous auriez été la témoin, qu’avez-vous à me dire ?

  

-J’ai déjà répondu aux gendarmes que c’est complètement inventé. Cet enfant raconte n’importe quoi. Jamais mon mari ne ferait de choses pareilles. Ma fille et moi, nous le connaissons et le voyons agir, quand même.

Je n’ai rien vu. Il était dans la baignoire, mais c’est tout ce que j’ai vu. C’est pas un crime de donner le bain à son petit-fils quand même. C’était l’après-midi, et alors ? Il n’y a pas d’heures pour prendre un bain. De toutes façons, qu’est-ce qu’il croit, celui-là ? Même si c’était vrai, je ne lui dirais rien. On a de la fierté chez nous, une histoire comme ça, vous vous rendez compte ? Qu’il ait des idées un peu bizarres, je dis pas. Je suis sûre qu’il  a des petites maîtresses un peu partout. De toutes façons c’est elles qui cherchent. C’est vrai qu’il aime les mises en scène avec des menottes et tout. Mais c’est un jeu. Bon des fois il me fait peur, quand il a ce regard fixe.

  

Moi des fois je pouvais pas dormir parce que je revoyais le regard méchant de papi. Il me regardait d’une manière qu’on aurait dit qu’il disait tu vas voir tout à l’heure. Quand on sortait au village il m’amenait partout avec lui. Les dames à la mairie elles me faisaient des bisous et elles me donnaient des bonbons. Elle disaient qu’est ce que j’étais mignon. Papi il prenait la tête de celui qui aime beaucoup les enfants avec le sourire mais en vrai c’était pour de faux. Les gens dans le village ils trouvaient  formidable que mon papi il se promène avec moi alors qu’il avait tellement de choses à faire. Il me disait tout le temps on est une équipe qui gagne. Je sais pas qu’est-ce qui y avait à gagner. Une fois on a été chez les pompiers et comme mon papi c’est aussi le chef des pompiers il les a fait déplier la grande échelle mais je crois que c’était pour me montrer que c’est lui qui commande.

  

-La victime vous accuse d’avoir organisé des rencontres au cours desquelles vous le livriez à un autre individu pour qu’il en abuse. Qu’avez vous à dire à ce propos ?

  

Le petit salopard. Evidemment , du moment qu’il a commencé à parler, il n’y avait pas de raison qu’il s’arrête.

-Je vous ai déjà exprimé mon point de vue : ce sont des affabulations. Ma belle-fille, depuis son divorce d’avec mon fils, vit, paraît-il, avec une sorte d’handicapé : c’est peut-être lui le coupable.

  

-Nous verrons ce point plus tard. Votre petit-fils a donné des précisions suffisantes dans les détails pour que la gendarmerie retrouve la personne qu’il accuse de faits similaires à  ceux qui vous sont reprochés. Il l’a formellement reconnue dans un groupe, ce qui constitue une forte présomption. Qu’avez vous à déclarer ?

  

-Je ne vois rien à déclarer. Je ne connais pas ce monsieur personnellement.

On sait bien ce qu’on a à faire. Nier, toujours nier. Parole contre parole. On n’avouera jamais. Il y aura toujours le doute. Et avec un bon avocat, le doute, ça rapporte.

  

-Votre affaire n’est pas trop bien engagée, monsieur. L’accusation, c’est une chose. Mais il y a les faits matériels, les preuves cliniques. Ce que nous pouvons faire, c’est gagner du temps. Contester chaque point, demander expertise sur expertise. De l’enfant, contre-expertise pour les sévices, expertise sur son état psychique. Expertise de la mère et du père. Tout cela prend du temps. Il est bien rare qu’il n’y ait pas d’éléments à exploiter dans les rapports d’expertise.

Mais je ne vous cache pas que le magistrat en charge du dossier n’est pas arrangeant. Avec Mr R…. c’aurait été différent. Heureusement il revient dans 2 mois. Nous referons une demande de mise en liberté sous contrôle judiciaire, et je suis à peu près sûr de l’obtenir.

Compte tenu des enjeux, et des recherches que j’ai à effectuer, je vous prie de donner l’ordre à votre banque de verser à mon crédit 25000 euros de provision. Je vous tiendrai au courant de l’avancement de la procédure.

  

Il n’a pas peur, le bougre. Rien que ça. Bon, s’il me tire de là sans casse, ce n’est pas trop cher payer, et je demanderais des dommages pour diffamation et tout le bataclan. Il est utile localement, parce qu’il connaît tous les juges : ils ont fait leurs études ensemble, et ils se voient en dehors du palais. Mais s’il n’arrive pas à m’avoir le classement sans suite, il va falloir taper plus haut. Si je pars pour les assises, il me faut une pointure. Collard s’il est dispo. Sinon l’autre, là, le sanglier du Nord. Celui qui dit qu’il sauve ses clients de la justice. Ca va douiller, c’est sûr. Mais bon, j’ai pas tellement le choix.

  

-Il y a un autre point qui m’ennuie, c’est l’expertise psychiatrique que vous avez subie :

« organisation mentale de type pervers narcissique organisé. Aucune trace d’affects. Toutes les interactions avec autrui sont calculées et analysées en permanence. Symptômes de paranoïa sous-jacente générant une rigidité implacable. Prépondérance de l’image du moi, moi social élaboré et travaillé dans ses moindres détails.

Signes de névrose ancienne prenant sa source dans la relation au père. »

Entre les mains d’un confrère compétent, c’est de la dynamite.

  

-Les experts, surtout en psychiatrie, passent leur temps à se contredire les uns les autres. Il suffit d’en trouver un prestigieux qui prenne le contre-pied. En plus, d’ici au procès, s’il y a procès, et je vous paye pour me l’éviter, celui qui a rédigé l’expertise aura oublié. Il sera facile à déstabiliser.

 

Ce qui m’ennuie, c’est que j’étais bien obligé de crier mon innocence. Du coup, je suis contraint de demander que « toute la lumière soit faite sur cette affaire ». Pas tellement le choix avec mes électeurs. Evidemment, les mémés ne me lâcheront pas. Si elles savaient ce qu’elles me dégoûtent, quand elles minaudent comme des rosières, et tendent la joue pour que je leur fasse la bise. Bon, c’est le prix à payer. Mes opposants, eux, sont à l’affût. Ils savent de quoi je suis capable. Ils sentent les revanches que j’ai à prendre. Il s’est pas trop mal démerdé le pied-noir, hein ? Arrivé avec la valise à l’indépendance, 30 ans après des parts dans les 5 meilleurs cabinets du coin. A tu et à toi avec le préfet. Le sénateur P….qui fait campagne pour que j’hérite de son siège. C’est vrai que je l’ai bien arrosé. La presse locale, pas de souci. Tous des copains, et je les arrose aussi. Généreusement. Le problème c’est cette instruction. Ca m’étonnerait que maintenant l’affaire puisse être classée sans suite. Il y a trop de rumeurs.

  

Résultat des courses : l’affaire aboutit aux assises, après 9 ans d’une procédure cahotique, où la défense utilise toutes les ressources qu’elle peut mobiliser pour ralentir l’échéance, et laisser se déliter l’accusation. Lors du procès, les témoignages de l’officier de gendarmerie, qui a procédé aux premières auditions, et de la grand-mère maternelle de la victime ont un impact si fort sur le jury que l’avocat médiatique, celui acheté à prix d’or, après quelques esclandres dont il est coutumier, étant plus dans l’esbroufe que dans l’argumentation factuelle, réussit à embarquer, par son admirable mauvaise foi, la présidente dans un vice de forme : elle produit un document non porté au dossier. Interruption et renvoi à 6 mois. Au second procès, malgré la grotesque palinodie d’experts déclarant benoîtement que les expertises ne servent à rien, et ne sont pas crédibles, l’accent de vérité émanant de la victime et de ses proches convainc le jury. Compte tenu de l’âge du condamné, la réquisition de l’avocat général, 14 ans de détention, n’est que partiellement suivie . Le verdict est de 9 ans. L’avocat général n’hésite pas à déclarer publiquement que s’il s’était douté de cette issue, il aurait requis le maximum, 20 ans. Bien entendu, le condamné interjette appel, et dépose une demande de mise en liberté sous contrôle. La cour d’appel rejette la requête au motif que les garanties que le condamné présente ne sont pas suffisantes : jusqu’au procès, il n’avait aucune raison de fuir. Maintenant, c’est différent.

Lors du jugement  en appel, 3 membres ordinaires de la société civile seront présents en supplément aux 9 jurés d’assises de première instance. Les peines sont généralement confirmées, et fréquemment alourdies. Ne reste plus que la Cour de Cassation.

Il y a des jours où je regrette que la peine de mort ait été abolie.

    

philsiogli57 @ 14:06
Enregistré dans faits-divers
Péroraison grabataire

Posté le Dimanche 7 juin 2009

PETIT RECUEIL PRETEXTE DE COURRIERS DIVERS   

 Faisons court, un accident d’autant plus malencontreux qu’il est irréversible me cloue ad nauseam aeternam sur un grabat qui n’est à présent que d’hôpital, sans aucun bénéfice collatéral, la paraplégie qui m’affecte depuis ce fâcheux tête-à-queue m’empêchant , avec une insistance tout à fait regrettable, de lorgner sous la blouse des infirmières, qui ont la bonté et l’amabilité de me plaindre beaucoup. Pensez, un grabataire forcé qui n’est incontinent que par manque de circulation de l’influx nerveux, lui.  Ne pouvant plus faire grand chose, hormis parler, je vais donc dicter des lettres adressées à toutes sortes de personnes, depuis les proches et familiers jusqu’aux instances de la nation. Un vieil ami se tient à mon chevet, qui me servira de scribe ; il va de soi que, soupçonneux comme jamais, je vérifierai la retranscription d’un œil critique : trop peu de fonctions me restent pour que l’on puisse me contester la mise en service de celle-là. Il n’y aura d’ailleurs pas forcément que des lettres : pourquoi ne donnerais-je pas mon sentiment sur telle ou telle situation, si cela me plaît ? Ou sur telle ou telle personne ? Qui ira chicaner le droit d’un invalide à exprimer tout ce qui lui passe par la tête, puisqu’il ne lui reste guère que ça ? Et s’il me plaît de me remémorer des images de temps anciens, les émotions de temps disparus, de tenter de retrouver la force et la saveur des émotions vierges, avec leur puissance émotionnelle, tellement intenses qu’elles pouvaient provoquer un petit choc cardiaque, accompagné de tremblements, et parfois même de spasmes, qui m’en critiquera ? Je ne peux plus vivre que par procuration, et dans mes souvenirs : la vie vécue est passée, il ne me reste que la vie fantasmée, le vie recomposée par le prisme kaléidoscopique  de la mémoire, qui filtre et réagence souverainement, comme il lui plaît. Et si somme toute c’était la vraie vie, et que ce soit Proust qui aurait eu raison, dans sa recomposition et sa réécriture de la vie, et que ce soit la littérature qui soit la vraie vie ?  Peut-être m’autoriserai-je des tons différents, jouant sur divers registres : qui m’empêchera de revêtir plusieurs défroques, qui me permettront de varier l’angle d’attaque de mon outil ? Aussi bien, assieds-toi, scribe, et écris !  Je veux invoquer d’abord, en rite propitiatoire, le souffle qui m’habitait, et que je voudrais sentir m’animer. Mistral, Frédéric Mistral, le bien nommé, provençal ardent et à la parole de feu, place cette invocation au début  de Mireio : « enfioco mi paroulo et douna mé d’alen », enflamme mes paroles et remplis moi de souffle, aussi, lui faisant écho, je dirai -Mon bon ami,    trop d’années à ne faire de ta vie que ce que le coercitif héritage judéo-évangélico-bien-pensantique te permettait de réaliser. Certes tu avais transgressé, tôt, et avec une ardeur qui me mettait la joie au cœur. Mais, trop vite happé par le prégnant héritage sus-nommé, tu as bien mignonnement rangé ton attirail au vestiaire, que dis-je, au secret.  Aussi ne puis-je te souhaiter qu’une chose, mon beau castré, que tu retrouves la fougue véhémente, brouillonne et iconoclaste de tes jeunes années, même si une certaine prudence consciente des conséquences de tes provocations t’habite à présent.,    Ton double gémellaire. –    Aussi, d’abord, dire un peu de beau. 

Et arpenter avec Georges Perec les allées et frondaisons du souvenir, en se plaçant sous l’invocation incantatoire, et complémentaire, du « je me souviens ».   

 Je me souviens: étage.  L’étage craquait sous les pas: sous la moquette sombre, il y avait un parquet dont les lames jouaient comme toutes les lames de parquet, si sensibles aux variations hygrométriques et si aisément attaquées par la moisissure ou les insectes xylophages. Parquet pourquoi d’ailleurs, lors qu’un revêtement sudiste, tel que la brique pilée mêlée de chaux qui couvre la quasi-totalité des sols des plus beaux édifices de Venise, aurait bien mieux convenu ; il est vrai que sa pose  demande main-d’œuvre qualifiée et abondance de manœuvres, et que c’est vraisemblablement un savoir-faire qui s’est perdu, du moins tel qu’il était à l’origine. Les revêtements d’entrée de logements bon marché en sont la piteuse réactualisation, connue sous le terme de granito. L’escalier descendait en tournant en U au milieu, des marches en marbre blanc, assez commun, une main-courante en bois poli, peut-être en noyer, des barreaux de fonte coulée, avec des motifs en rehaut en bas, au milieu et en haut, un modèle que l’on voit fréquemment dans les bâtisses de cette époque, début du 20ème, prospérité, industrie métallurgique à son apogée, exposition universelle, pavillon de Brighton, prodiges des dentelles de métal aériennes, ô Baltard, ô Eiffel, concepteurs grandioses, architectes industriels, créateurs d’une esthétique nouvelle.  Et aussi, en filigrane, France remboursant la dette de septante en un temps record, et les 50 années jusqu’à la der , empire colonial dégorgeant ses richesses sur les quais de Marseille, du Hâvre….Marqueteries françaises embellissant les bordels d’Arizona, machines à coudre cousant des années-lumière de calicot d’Aden à Bombay, de Beyrouth au Tonkin. Ouvriers agités de spasmes de changement, profondes secousses d’un monde en mutation, prolétaires conscients d’être une classe, et d’être indispensables à la prospérité. Derrière les  épaisses portes de bois -dans les temps où fut équipée cette partie centrale de la bâtisse, une bonne qualité avait été retenue , bonne qualité voulant dire dans ce cas panneaux épais, bois franc, exempt de défauts. Ce n’était pas qu’il n’existât pas de qualité inférieure: simplement, le fonds commun de référence sur la qualité des éléments employés faisait que le commanditaire était parfaitement à même de contrôler la fourniture et le travail.  Réduit à ma condition de chrysalide, euphémisme qui m’évite l’emploi du vocable larve, dont la sonorité même évoque quelque chose de veule, d’inaccompli, je jouis d’une toute-puissance inattendue, et peux me transporter en esprit , et me transformer en qui me plaît, commanditaire de l’ouvrage, maître d’œuvre qui l’exécute, tâcheron ou manœuvre. Tiens, pour voir, je vais revêtir la peau du donneur d’ordres. Scribe, note donc ce que je veux souligner au maître d’œuvre : 

 Monsieur , je tiens par la présente à vous remercier du soin que vous avez apporté à la construction de l’aile nouvelle que je vous ai commandée. Présent chaque jour sur le chantier, j’ai pu vérifier que vous aviez scrupuleusement utilisé les matériaux prescrits, sans tenter d’en économiser : vous savez que je n’approuve pas les économies apparentes, sous la forme de chaux sous-dosée ou de pierre défectueuse. La dépense n’en est que médiocrement diminuée, et la pérennité de la bâtisse en est, elle, grandement affectée. J’ai vu que vous avez également pris soin de choisir des bois pour la charpente et les parquets qui soient sains et sans défauts, bien secs, sans signes de vrillage ou de flambage.  J’ai examiné également toutes les menuiseries que vous avez livrées, avant que les peintres ne commencent à imprimer : la qualité en est tout à fait satisfaisante. Je continuerai donc à suivre le chantier, et vous tiendrai informé de mes remarques,  salutations. 

Je rêve ; mon esprit vagabonde, baguenaudant d’une pensée l’autre –j’ouvre une parenthèse, pour le plaisir de faire le cuistre, et agacer qui le veut, quand Céline écrit « D’un château l’autre » c’est évidemment peu argumentable syntaxiquement. Je le paraphrase donc pour le plaisir de provoquer.  Etendu comme un gisant, je jouis d’une liberté étonnante : il m’est loisible de me diriger où je le veux, d’évoquer avec une précision cinématographique tel moment de mon existence, d’appeler à la vie tel spectre, être qui a croisé mon chemin dans tel moment particulier, moment vécu que je peux rappeler, contempler, et revisiter. Ainsi l’épopée louisianaise ….mais j’en parlerai  plus loin, il me revient le souvenir de quelques courriers adressés assez récemment, et que je veux partager. Ils l’ont été pour le compte de l’une de mes lioncelles, et j’ai plaisir à retrouver les termes dans lesquels ils avaient été formulés, ainsi, au conseiller d’orientation : 

Monsieur,

il est probable –et, en tout état de cause, des plus souhaitable- que l’élève Tabitha S….. continue d’être répertoriée sur les tablettes de l’Education Nationale comme une élève lambda d’une obscure classe de seconde. C’est d’autant plus souhaitable qu’il s’agit en fait d’une couverture, masquant des activités infiniment plus exigeantes : non contente d’être une sujette de Sa Très Gracieuse Majesté,  d’arriver à dissimuler sa parfaite connaissance du théatre élisabéthain sous une apparence d’ignorance désinvolte, et d’envoyer ses réflexions de visu à un grand journal britannique qui l’a mandaté à cet effet, cette demoiselle, qui feint donc d’être scolarisée à BAC – 2, travaille en fait à une thèse de doctorat en sciences sociales, sous l’intitulé « Du labret au piercing , analyse phénoménologique de la fonction de mutilation chez les Karens  et son appropriation à Bagatelle».  Or vous n’êtes pas sans savoir que les Karens, gambadant peuple des hauts plateaux, habitent les confins du Laos, et plus précisément le nord de la Thaïlande. Un tel travail de terrain, nécessitant analyses, mises en perspectives et autres techniques anthropologiques, demande ordinairement à tout le moins plusieurs mois d’immersion. Consciente des enjeux que sa poursuite d’un Bac fort dévalué, mais néanmoins existant, impliquent, la chercheuse sus-mentionnée n’effectuera donc qu’un rapide survol de son terrain d’étude, un repérage en quelque sorte.  Avec un remarquable sens tant de l’à-propos que du timing, cette étude se déroulera du 24 octobre au 16 novembre, lui permettant par conséquent de partager avec ses condisciples le fruit de ses observations dès le 19.   

Ou cette autre, où je tentais de récupérer une hypothétique bourse pour le compte de la même demoiselle    

  Madame, monsieur,         

c’est un fait patent, les jeunes filles ayant dépassé les 17 ans connaissent toutes les subtilités des procédures nécessaires pour bénéficier d’une aide allégeant l’effort financier que représente le coût des stages menant au BAFA . Voyez plutôt : par précaution, et de crainte qu’un rôdeur nocturne et mal intentionné ne leur vole subrepticement les formulaires, elles les dissimulent avec une ruse qui espanterait le monte-en-l’air le plus chevronné. Suite à quoi, elles peuvent produire lesdits documents a posteriori, en s’enorgueillissant de les avoir si bien celé. Certes, il eût fallu envoyer ces formulaires avant d’accomplir les stages ; mais l’important n’est-il pas de les avoir si bien caché que nul ne savait plus qu’ils existaient ?    Je viens donc vers vous avec une requête que vous subodorez peut-être : Jeunesse et Sports ne peut me verser l’aide à laquelle je pouvais prétendre, puisqu’il fallait en faire la demande avant les stages ; cependant, si les CEMEA acceptaient de me rétrocéder le montant de l’aide, soit 151 eur, Jeunesse et Sports leur ferait un virement du même montant.    

 

Cela concernant la ravissante et non moins inventive Tabitha S….dont le n° d’inscription  était le 15946 pour le formation générale, et le 16174 pour l’approfondissement.

           Dans l’attente d’une réponse que j’espère magnanime, et tout en continuant à m’émerveiller de cette si belle capacité à gérer les affaires courantes qu’ont les post-adolescentes, en vous remerciant d’avance,      

Ayant bissé, ne trisseré-je point ? Certes je le ferai, et pour le plaisir de montrer toute l ‘éloquence que j’étais à même de déployer en faveur de mes descendants :

  Ah ! je les vois déjà, fébriles et anxieux 

Cherchant l’ombre de Tabi sans espoir dans la cour… 

(Que les mânes de Brel me pardonnent) 

   Monsieur le professeur,   

  j’entends bien : sa disparution, manifeste, éclatante, s’imposa avec évidence, comme lorsque le doux ramage de la gent ailée se tait subitement, le long de l’Orénoque, au passage du jaguar, ou que la cacophonie multitonale de la cité s’interrompt brusquement du fait d’un événement d’une puissance surnaturelle.  Ses thuriféraires propagèrent le bruit qu’elle avait été enlevée au firmament car les angelots fessus des églises baroques la voulaient  contempler de plus près.  Plus réalistes, d’autres admirateurs la voyaient soignant de ravissants petits noirs aux grands yeux écarquillés de l’émerveillement de la voir si blanche.  Ceux qui la jalousaient firent courir la rumeur qu’elle avait ouvert un tripot à Macao, et que, roulant des épaules comme marin en bordée, le mégot pendant sur la lippe, elle haranguait dans un portugais mâtiné de castillan de minuscules chinois parcheminés agglutinés le long d’un comptoir de teck. C’est qu’elle laissait un grand vide : la classe où elle avait coutume de tenir salon, et où elle menait avec son brio naturel force controverses mêlées de diatribes, retomba, d’un coup, dans un silence sidéral. Seuls se pouvaient ouïr les crissements ténus des pattes des araignées, pelotonnées de froid et serrant leur mantille.  Des recherches furent lancées : dans toutes les vicinités de Tarn et Garonne s’étalaient des affiches où son beau visage classique posait des yeux qui ne cillaient point sur le passant saisi ; il est vrai que pour susciter l’implication du quidam, ses nobles géniteurs avaient inventé leur trésor, la prunelle de leur yeux, une photo d’elle où, à l’âge de 3 ans, ayant été spoliée de ses droits au biberon par sa puînée, elle lançait au monde le long regard intense empreint de mélancolie de celle qui toujours se battra contre ce qui lui déplait. Coupons court, heureuse nouvelle, elle a été retrouvée, coule des jours de joie parfaite et de transgression délicieuse, n’entrevoyant de réintégrer son centre de formatage qu’une bonne semaine passée le retour officiel ; il est vrai que les aéronefs chinois sont fort lents, volant à la bière de riz.  Aussi réjouissez vous avec elle, ô mortels, de ce qu’en ce pays endolori, contracté, constipé, raide comme sa justice à force vitesses, une ravissante, exquise, brillante, revendicative, justicière et redresseuse de torts petite damoiselle, ait eu l’honneur et l’avantage d’aller représenter le pays qui s’enorgueillira de l’avoir enfanté, quelque jour, en des contrées lointaines et plus particulièrement visités par ses compatriotes à des fins comparatives sur les vertus curatives et thérapeutiques des actes de kinésithérapie communément désignés sous le vocable « massages ». 

 Qu’on se le dise !  

  Louisiane, disais-je, Louisiane où j’atterris un beau matin : l’expression est convenue, car s’il m’en souvient bien, il faisait gris et froid et ce n’était pas la Louisiane mais le Texas. La première impression de l’Amérique pauvre était que les lieux dévolus aux classes défavorisées étaient sordides, à la limite du misérable. Chichement pourvu en papier vert à l’effigie des pères de la nation lorsque j’arrivai, les bus Greyhound, utilisés principalement par la population pauvre, noirs, mexicains et latinos, et blancs journaliers se déplaçant à la recherche d’emplois précaires, étaient le moyen de transport logique pour aller du Texas en Louisiane. Les toilettes des stations baignaient dans une lumière glauque, faiblarde, les miroirs des lavabos étaient fréquemment cassés ou ébréchés, les carrelages étaient pisseux, des portes manquaient aux box fermés, des déchets de toutes sortes emplissaient les urinoirs.  J’aurai plus tard la même sensation d’abandon de toute une catégorie d’hommes sur une plate-forme d’extraction de pétrole dans le golfe du Mexique. C’est un des aspects par lequel l’Amérique dévoile une dureté, une inaccessibilité à la pitié, et la profondeur d’un racisme lié à la couleur et à la condition sociale ; les mêmes choses se vérifient dans les reportages sur les prisons américaines, où quelque chose d’impitoyable transparaît. L’évangile cohabite sans le moindre état d’âme avec ce monolithisme, l’esprit même de la variante américaine du puritanisme anglo-saxon étant la responsabilité individuelle, et par conséquent, dès l’âge défini comme de raison, une loi inaccessible à la pitié, et qui ne croit guère à l’amendement, et à plus forte raison, la rédemption, de l’individu coupable de transgression. La perception européenne des facteurs déterminants qui façonnent les classes pauvres, tel que la sociologie entre autre en donne lecture, l’évidence de ce que le cumul des handicaps culturels et raciaux donne, sinon des excuses, du moins une grille de compréhension des enjeux, n’existe pas dans le système cohérent qui façonne et corsette tout un pan de la société américaine. Mes souvenirs sont anciens, ce qui était vrai en 79 ne l’est peut-être plus que partiellement à ce jour,  les populations latinos ayant sans doute passablement changé la donne. Ne vivant plus que par la pensée, n’ayant plus de corps que comme réceptacle, et enveloppe, je suis libre de laisser mes pensées vagabonder, et évoquer tel ou tel aspect d’une expérience que j’ai vécue, du temps que j’étais encore ingambe.  Il me revient des bouffées de réflexions du temps où j’officiais comme régulateur et pacificateur des tensions sociales, plus communément désigné sous le vocable d’éducateur. S’y adjoignait la qualification bonifiante de technique : dilettante de toujours, mon parcours a inclus la pratique de l’ébénisterie, à un niveau suffisamment professionnel pour que je m’en détourne au moins comme gagne-pain, et ne l’utilise plus que comme support éducatif, et source éventuelle de revenus annexes. J’utiliserai sans cesse ce regard croisé que donne le contact de la matière, et passerai tout à tour de l’angle de vision du concepteur et opérateur de formation qualifiante à celui de l’ouvrier, conscient des enjeux de la dépossession de son savoir-faire au profit d’une uniformisation linéaire. Pour illustrer ce propos, ce ne sont plus les esthètes, et depuis beau temps, qui dessinent les courbes d’une pièce tournée, mais les gestionnaires, qui raisonnent en durée de coupe d’outil, et en coût d’affûtage. Il me revient certain courrier que j’eusse dû écrire, et qui ne le fut point : il est toujours temps de réparer, même sur le tard.  Il se fût adressé à un imaginaire directeur de centre d’hébergement, pour l’informer de ma désapprobation des principes régissant l’octroi des pécules dans l’activité que j’encadrais.    

Monsieur le Directeur et argentier du royaume,  

  permettez moi de formuler quelques remarques sur  certaines incohérences que je constate dans le système de gratification qui s’applique dans l’atelier que je dirige, et qui me semblent affaiblir considérablement la portée et l’intérêt de ce qui s’y travaille. 

En effet, la structure dans laquelle j’ai l’honneur et l’avantage d’officier se propose un but de remobilisation de personnes en grande difficulté, n’ayant plus exercé d’emploi depuis parfois très longtemps, soit du fait de pathologies que vous connaissez fort bien, addictions diverses puisque le politiquement correct nous enjoint d’utiliser à présent ce vocable en place de termes trop connotés, paraît-il, tels que alcoolisme ou toxicomanie- soit comme résultante d’une inadaptation sociale, notamment à la tenue d’un emploi.  Or c’est là que réside toute l’ambiguïté : l’atelier est décrit comme un lieu de remobilisation, dont la consonance évoque, vous en conviendrez, une démarche thérapeutique ; auquel cas, on ne voit pas très bien au nom de quoi le fait d’être bénéficiaire d’un tel dispositif devrait ouvrir droit à une forme quelconque de rémunération. Sauf à poser le principe que tout malade en cours de rééducation ou consolidation doit être rémunéré pour sa présence et sa participation à sa propre guérison : la pente pourrait en être dangereuse, et d’aucuns pourraient tomber malades pour pouvoir être payés à guérir. Si d’un autre côté on définit l’atelier comme un lieu de formation adapté, très en amont de formations de type AFPA, qui pourraient en être la continuation logique, ouvrant donc droit à une rémunération, il est indispensable de définir un parcours formatif avec des exigences et des passages obligés : le pathétique exemple du RMI     et de son inutilité absolue comme outil d’insertion ne fait que conforter ce propos. Qui dit passage obligé dit évaluation, celle-ci permettant ou pas d’accéder à l’étape suivante, de rétrograder, ou d’être exclus.  Notre système européen fonctionne ainsi, quel que soit le domaine auquel on fait référence. Il n’est certes pas dans l’air du temps des antiennes sociales d’estimer que lorsque une part significative du budget d’un pays, alimenté par les contributions importantes des actifs, est consacrée à des investissements de cette nature, la moindre des choses est d’en exiger des comptes, et d’évaluer si le coût est justifié par le résultat. Ce dont je doute fortement personnellement.  Je souhaite par conséquent que nous entamions une réflexion sur les enjeux présents dans cette notion de pécule, et sur quel versant nous comptons nous situer, en gardant présent à l’esprit que le fait d’être exclus de formation n’est pas anodin, et suscite tout naturellement des conséquences sur la prise en charge globale, notamment au niveau de l’hébergement : pour reprendre l’inusable référence de l’AFPA, si vous êtes débarqué, vous perdez automatiquement votre hébergement, ce qui est du strict bon sens.    Dans l’attente de vous lire, etc….   

Autant la lecture des Dépossédés, exploration affective, vécue en empathie par l’auteur et le photographe qui l’accompagnait, des classes ouvrières anglaises, irlandaises et écossaises laminées par le thatchérisme, survivant dans une précarité de survie d’une difficulté et d’une dureté inouïes, où se retrouve toute la mécanique implacable et la logique mortifère du discours moralisateur des classes possédantes, provoque un choc, tant la bonne foi –et l’absence de révolte- de ces bons pauvres est à l’opposé de ce que nous pouvons observer dans le système français, autant le post-socialisme et les effets pervers des mesures votées en ces temps ont induit une reconfiguration dans laquelle nous voyons apparaître depuis une vingtaine d’années une catégorie nouvelle de professionnels des transferts sociaux qui, bénéficiaires depuis sa création du RMI, ayant parfaitement intégré l’absurdité d’un système dans lequel travailler est moins avantageux que bénéficier des minimas sociaux dès lors qu’ils sont complétés d’avantages annexes –gratuité des transports, CMU, accès aux structures caritatives de distribution de nourriture gratuite, attendent paisiblement que les premiers retraités RMIstes apparaissent d’ici à quelques années,  grands gagnants d’une redistribution qui prélève sur les travailleurs à faibles revenus, accroissant ainsi le ressentiment et l’incompréhension.    Il me revient des images issues de Vol au dessus d’un nid de coucou, traduction à mon sens exécrable de One flew over the cuckoo’s nest, expression parfaitement repérée en anglo-américain, qui n’a aucun sens décryptable en français, le coucou n’étant en rien associé à la folie, mais bien plutôt à une particularité qui ne peut qu’hérisser le poil du sédentaire franco-français lambda, l’occupation sans titre de l’habitat, même sommaire, d’autrui. Le squatteur ailé, en somme. On se souvient d’une infirmière provoquant, par la seule évocation de la réaction que pourrait avoir sa mère en voyant ses agissements, des symptômes très violents de régression chez un des jeunes internés.  Aussi ne puis-je m’empêcher d’écrire à cette mère fantasmagorique, qui constitue en quelque sorte l’archétype et le parangon d’un certain habitus wasp, une vision du monde façonnée par une lecture de la bible d’où est expurgé le remugle des chameaux, l’odeur lourde des cuirs tannés imparfaitement, celles des chevreaux plus faibles gardés sous la tente, le temps qu’ils puissent broûter, de la cuisine grasse, dans un chaudron unique, où chacun met la main, les habits maculés, patinés d’une crasse lentement et savamment édifiée durant des mois.    

Madame  

 bien que particulièrement attentif et respectueux de toutes les qualités remarquables dont vous faites constamment preuve, incluant un dévouement inlassable que chacun peut vérifier, je me sens néanmoins contraint à vous faire part de certaines observations que j’ai pu faire. 

Tout le corpus auquel vous vous référez n’est qu’un manuel, un mode d’emploi : non seulement il le revendique, mais, différant radicalement en cela d’autres manifestations révélées de mystères sacrés, il ne prétend pas que la vibration sonore, l’incantation, soit porteuse de puissance ou de révélation. Pas de mantra donc dans votre dogme, encore que ce soit le rabbin divulgateur aux nombreuses êpitres qui rompe avec une tradition bien établie dans la synagogue, et qui elle laisserait à penser que la prononciation effective de la Thora, en ce qu’elle est parole révélée, sinon recrée le monde, du moins le maintient : d’où l’effroi sacré des juifs devant le nom divin et qu’il est interdit de prononcer.  Mais nous postulerons, dans la foulée de l’apôtre voyageur, que seul l’esprit de la doctrine soit important, et que par conséquent la langue dans laquelle elle est exprimée n’ait qu’une importance tout à fait secondaire : ce qui explique surabondamment les destins très différents du judaïsme et du christianisme, lequel est par nature prosélyte. Je n’épiloguerai pas sur nombre d’incohérences, tant historiques que dans la trame même du texte, qui ne vont pas sans laisser une certaine inquiétude : ou un texte est révélé, et il n’est pas le seul à revendiquer de l’être, et alors le moins que l’on puisse en attendre est sa fiabilité sans faille, ou on admet la possibilité d’erreurs de retranscription, donc d’écart par rapport à une norme.  Mais ce n’est pas là que réside le véritable problème : la civilisation dont vous êtes issue s’est approprié le texte de référence, et l’a ajusté à ses besoins d’hégémonie politique, culturelle, et évidemment religieuse. Il est en effet pour le moins piquant que vous puissiez mentionner comme un détail d’une certaine hauteur spirituelle qu’une certaine autorité de votre connaissance, enseignant appointé de la doctrine dans un des centre de formation plus communément connu sous la dénomination d’école biblique, n’hésitait pas à se gausser de la plainte des israélites dans le désert regrettant les oignons et les aulx d’Egypte, en relevant qu’ils souffraient du manque de ce qui pue. Il serait oiseux de dévider les innombrables bienfaits desdits alliacés, amplement répandus dans les inestimables chroniques dont regorgent les magazines féminins ; ce détail, pour anecdotique qu’il soit, me paraît révélateur d’une reconstruction du monde selon votre idéologie dominante, et d’autant plus inquiétante qu’elle est article de foi pour la grande majorité d’un peuple. Peuple dont tous ceux qui en ont eu quelque pratique vantent l ‘appétit d’ogre, joint à la volonté d’imposer sa culture universellement : résurgence par delà les mers de quelque chose de ce qui animait la pax romana. Cette certitude béate de sa propre excellence porte aussi en germe ce qui amène sa chute : il est heureux pour votre peuple qu’ayant fait découvrir les délices de l’abrutissement alcoolique aux peuples qu’il a spolié pour nourrir son expansion sans limites, ceux-ci s’y soient laissé emprisonner, au point de ne rien susciter, ni créateurs protestataires, ni juristes éminents, qui, vous prenant à votre propre piège, sur la base de votre propre constitution, vous oblige à leur restituer les terres que vous ravagez depuis des siècles, après en avoir exterminé les espèces animales. Universels donneurs de leçons, du haut de votre arrogance, vous regardez avec condescendance les petits peuples que vous asphyxiez et à qui vous expliquez, comme vous l’avez toujours fait, ce qui est bon pour eux.  Mais revenant à vous, chère madame : vos engagements ont ceci de pathétique qu’ils mélangent tout. La remise de toutes choses aux mains d’un juge autorisé, quoique immatériel, et dont l’avènement se fait attendre, vous dispense de tout engagement personnel militant véritable. Vous compatissez certes à la souffrance des opprimés, mais jamais on ne discerne chez vous une volonté d’en finir avec la tyrannie. Et les tyrans. Car nous touchons là à un domaine clos, un terrain délicat : vous réussissez avec beaucoup d’entregent et de talent à préserver la lueur diaphane de votre auréole, en donnant à voir que seule une spiritualité hors normes peut permettre de supporter les conditions d’existence au quotidien que chacun peut vérifier : les barrissements d’otarie de votre faire-valoir et comparse vous crédite délicieusement de points de bonification, du moins dans le pré carré où vous officiez. Prudence tout de même, car il n’est pas garanti que le préposé aux récompenses célestes applique une grille de lecture aussi grossière, et que des paramètres plus fins ne soient appliqués. De même que les peuples ont une vision géographique du vaste monde qui se déploie par rapport à eux-mêmes, ce qui déforme curieusement et singulièrement les autres, votre outil de référence est étalonné Canaanless, ce qui vous fait voir toutes choses à travers le prisme déformant de votre culture de dominants.  La respectabilité constatable et opposable à tout tiers et la conformité à la norme de votre obédience vous suffisent, et n’impliquent nullement une adhésion personnelle ou un engagement coûteux sur les thèmes de base. Lors même que votre dogme exhorte à l’empathie, donc à l’engagement, vous distanciez, vous, et remettez toutes choses à celui qui a toute autorité : or, tous les progressistes de votre bord ont été des lutteurs opiniâtres, qui bien loin de s’en remettre à une hypothétique et lointaine parousie, se colletaient avec acharnement face à toute injustice. Mais, constatant que vous baîllez,  je reviendrai sur tout cela dans un prochain courrier, avec des exemples concrets,   avec mes salutations               

L’infirmière a  ouvert les fenêtres et le soleil entre à flots dans la chambre. Des ondes chaudes courent sur la peau de mon visage : je ne vis plus qu’à travers lui, en ce moment précis. La chair est-elle vraiment de l’énergie retombée à un niveau vibratoire faible, comme l’enseigne la médecine ayurvédique, recoupant certains enseignements du christianisme primitif, et la physique quantique ? Si donc j’étais un yogi accompli, je pourrais mentaliser la reconnection des faisceaux lésés de ma moelle épinière, les étirer, chacun de son côté, les renouer en une épissure : s’il est possible d’arrêter son flux sanguin, et de stopper la circulation dans un membre à volonté, s’il est possible de dérouler ses intestins hors de son corps, de stopper son cœur et le refaire démarrer, de mettre ses fonctions vitales en sommeil, sans amener de lésions cérébrales, alors je peux m’autoréparer. 

  

Quel tourbillon que les pensées qui vagabondent ! Il faut que j’apprenne à les mener en troupeau serré et compact, vers un point précis que j’aurai décidé : à les laisser cabrioler à leur guise, beaucoup disparaissent, happées par les cavernes qui béent de part et d’autre des patûrages que nous traversons. Pas de chien, intelligent et fidèle, pour regrouper ces mignonnes enjôleuses –dis papa, t’as vu les nuages, c’est la tête d’un géant, et pourquoi les nuages ils ont des têtes de gens ?- la méditation m’aiderait à apaiser ce mouvement brownien permanent, à entrer dans le lac froid, pur et calme, cristallin et acéré. Mais je ne sais pas comment y parvenir, et je me borne à galoper en braillant, ridicule berger d’alpage à la galopade derrière la débandade de mes pensées, de mes souvenirs, de mes espoirs, de mes désirs inassouvis. Ce qui me reste, c’est savourer les potentialités, rejouer infiniment le cours de mon existence, nier que j’aurais pu être autre que celui que je suis.    Fallait que je passasse….    

Cette bribe de vers de mirliton que j’avais écrits pour me présenter, quelque part, me fait me remémorer l’état des lieux liminaire, narquois, que j’avais fait à la vieille C…, retrouvée après tant d’années, par la grâce de ces sites dont le fond de commerce est la mise sur le marché et le croisement d’infos personnelles, comme si l’angoisse existentielle de cette dissolution planétaire dans un magma inidentifié, binarisé, où l’histoire de vie des individus s’atomise, et devient si relative que…  Que  ce que cet individu rencontré lors d’un  ces conseils d’administration d’une de ces associations qui avaient fleuri sur le terreau généreux du socialisme étatisé, et qui  proposait un lieu de vie, où des enfants autistes, psychotiques, et handicapés mentaux étaient accueillis, dans la mouvance de pensée et la volonté de poursuivre la quête de Fernand Deligny, m’avait dit, avec netteté, et qui m’avait tant horrifié, et déstabilisé, que je l’avais gardé de longs jours en moi comme une tumeur. Que nous étions tous pareils. Que nos histoires de vie étaient toutes les mêmes. Qu’il suffisait de reculer d’un pas pour voir que la fourmilière n’était que fourmilière, et l’individu, stéréotypé. Et je balbutiais, le cœur battant à grands coups  « mais les artistes, tu oublies les artistes, ceux qui réécrivent le scénario où tout est inéluctable, ceux qui argumentant âprement à la face des dieux, leur volent le feu et le jettent dans les draps et les coussins, qui foulent les précieux tapis de Samarkande de leurs bottes crasseuses…. » Et l’individu fixait son œil froid, sans répéter sa thèse, mais continuant à la soutenir, narquois et imperturbable, par son attitude.

 Fallait que je passasse
Par toutes ces vallées
Que je me dégoûtasse
D’avoir atermoyé
Fallait que je vivisse
Comme bœuf à l’enclos
Pour que je réagisse
Et déclare forclos

La morne tempérance

Et la diplomatie

Tout ce qui sent le rance

Et l’un peu trop recuit

Le train du quotidien
Et les soucis du jour
L’ennui du lendemain
Le travail sans amour

Il partait bien pourtant
Sur son esquif joyeux
L’Ulysse conquérant
L’artiste valeureux

Comme arc une guitare
Comme flèches ses mots
Qu’est ce qui l’arrêta, quel dard
Figea sa course de héros ?…. 

J’écrivais donc à cette vieille amie perdue de vue depuis tant d’années –je revois tes bottes de daim, ô belle squaw, hélas qui ne fut point mienne, ta jupe assortie, avec tant de netteté, à trente ans de cela, que j’en pourrais compter les franges, preuve que nous enfermons en nous, sous format compressé, notre vie, nos amours, et par extension, le monde même. Et la seule chose que Proust ne savait pas, c’est que l’odeur, pour l’un, l’air de l’aria, pour l’autre, déverrouille le fichier enfermé, et réactive, aussi palpable et vrai, au-delà des années, la réalité de la vie. 

 

Quel plaisir, délicieuse C……..,

que de lire un ton léger, enjoué, fin: tu n’as pas changé, et je t’en félicite.
Mes allusions à un voeu de pauvreté ne sont pas que simple boutade: une partie de ma vie s’est passée à l’ombre tutélaire certes, mais fort peu rémunératrice, d’une -secte-? assemblée christiano-évangélique, où la préoccupation essentielle était l’eschatologie, donc la venue sur les nuées du messie. Il va de soi que dans une telle attente, on ne fait pas grand chose d’autre que prier, engendrer (puisqu’on n’a pas la télé) et autres innocentes distractions. Qui plus est, étant le produit d’un couple exceptionnellement hétéroclite, avec une mère missionnaire baptiste américaine venue prêcher la bonne nouvelle non, comme il se doit, aux grands yeux écarquillés de petits noirs reconnaissants, mais à d’honnêtes français, méconnaissant sans doute que ce sont les huguenots chassés par Loulou XIV qui furent les fondateurs de l’Amérique, et d’un père tendance latin jouisseur, le choc ne pouvait être que violent. Je m’en soigne encore.
La modestie faisant partie des attributs -je n’aurais pas la cruauté de dire oripeaux- du disciple sus-évoqué, pense à Witness, j’ai donc modestisé pas mal d’années, avec une activité d’ébéniste restaurateur d’objets d’art. Noble tâche, fort mal payée. Si l’on y ajoute que, vivant dans le trou du cul du sud-ouest, car j’aime à me doter d’handicaps, la clientèle était clairsemée et parcimonieuse, tu saisiras les raisons de mon impécuniosité.
Mais je m’en soigne: rejetant un jour l’étole et le cilice, j’entrai en formation, jeune et fringant quadra, et au terme d’une formation de 3 ans, me retrouvai éduc spé, ce qui me permet à l’heure présente de veiller sur mes ouailles -pardon, mes usagers- au sein d’un atelier de réinsertion pour mecs largués -et filles, j’ai rien contre mais il y en a peu.
Ambitieux de surcroît, votre très humble serviteur brigue présentement un poste de chef de service, dont son entregent et les menus cadeaux qu’il dispensera habilement lui faciliteront l’accès. Lol.
Découvrant, mais un peu tard, les vertus de l’argent, notre ex-puritain en voie de sanctification vend à tout va sur ebay, et utilise insolemment son argent non à faire le bien, mais à partir vers des contrées exotiques, ce qu’il fait pas plus tard que demain, où il visite son aîné, autre casseur de briques, qui s’entraîne à la boxe thaï au milieu d’indigènes qui le font eux, parce que c’est un moyen d’échapper à l’usine. J’emmène une de mes 2 bambinettes (17 ans et demi), l’autre étant un peu trop pétardo-toxico pour me permettre un voyage paisible en sa compagnie. Ma fortune est encore trop peu assurée pour que je la dilapide en honoraires d’avocats marrons pour lui éviter la pendaison ou l’incarcération à vie, comme cela se pratique si communément dans ces contrées où les petits crétins d’étrangers s’imaginent bénéficier de l’immunité diplomatique.
Copropriétaire avec la petite basque d’un grand vaisseau de pierre, une ferme quercynoise agrémentée d’hectares en friche, restaurée splendidement avec un goût très sûr, comme le commente sobrement l’agence où elle est en vente, je compte, si vente se fait à mon prix -splendidement élevé-, investir dans de l’immobilier (non seulement j’ai appris à tout faire, mais je sais comment faire faire) puisque ce n’est pas ma retraite d’ex-moinillon qui risque de me permettre de vivre mes années à venir d’une manière à peu près décente. Malgré le faible taux de la roupie et du bath.
Parallèlement, suivant une formation en systémie, je compte, dès que je serai diplômé, ouvrir un cabinet de psychothérapie familiale à mi-temps.
 Sur ce, belle dame -j’imagine que tu l’es restée-, à bientôt,
P…

J’ai besoin de toi, scribe, pour que tu notes quelques courriers à destination de mes descendants, car j’entends marquer de loin en loin un état des lieux, et leur témoigner de ce que je ressens par rapport à leur  parcours

Mademoiselle ma fille, 

  

souffrez que je vous félicite ci-après de l’excellent dessein que vous conçûtes autrefois de naître dans l’estimable baronnie de Peyronnet : vous n’auriez pu trouver lieu plus propice aux grands projets que vous formates dès qu’advenue en ce monde, capture de têtards, prise de grenouilles et expériences in vivo afférentes. 

Votre intelligence se développant à proportion de vos intérêts pour les sciences naturelles, vous étudiates avec une ardeur impétueuse tout ce que le génie humain avait produit, et qui pouvait nourrir et accroître votre curiosité pour la culture : rien de ce qui était humain ne vous était étranger, et c’est ainsi que l’on vous vit dévorer, avec une précocité troublante, la série complète des Martine, talonnée de près par le Club des Cinq, flanqué du Clan des Sept. Vous administrant avec une économe sagesse qui vous poussa, fort tôt, à faire votre l’adage 

après l’effort, le réconfort, 

 vous aviez la sagesse de relâcher de temps à autre cet intense assimilation  et vous divertir d’oeuvres plus légères, mais édifiantes cependant, Oui-Oui notamment, et quelques ouvrages d’un certain London, vagabond de son état, et accessoirement ami des bêtes. L’écrit vous fascinait déjà, c’est un fait. 

Abondance de bien ne nuit pas : rarement l’adage fut-il aussi mérité que pour vous, qui vous éveillates non point casquée comme Athéna, mais la main agitée de soubressauts impétueux : ce que les incrédules prenaient pour des manifestations du petit mal, et les soupçonneux pour une forme domestiquée de la danse de Saint Guy n’étaient que les prémisses à de bien plus grandes délices : vous peindriez, que diantre ! 

Et à dater de ce jour, ce ne furent que fresques déroulées sur tous les murs du manoir, bisons écumants ventre à terre dans le salon, hiératiques égyptiens figés dans les retraits, et observant d’un oeil glacé, à défaut de cacodylate, les pénibles contorsions des constipés domestiques. 

Vos enthousiasmes suivaient vos avancées picturales : vous franchites plusieurs millénaires de création avec des bottes de sept lieues, et passates, sans coup férir, du tribal art au collage onirico-surréaliste. 

Etant à l’âge des choix sinon réfléchis, du moins coup de coeur, vous vous entichates de certaine toile aperçue dans l’arrière-boutique d’un obscur prêteur à gages de Toulouse. Devant votre émerveillement rafraîchissant, Shylock lui-même n’eut pas le coeur de briser votre joie en vous informant de ce que le petit bijou avait été peint une nuit sans lune par un vieillard catatonique s’inspirant d’images qu’il copiait dans la Redoute : il se contenta de vous voler le plus gentiment du monde, et eut même assez de remords pour vous consentir un rabais. Ce qui vous persuada à tout jamais de votre génie pour la finance, tant il est vrai qu’une expérience réussie laisse une empreinte durable  -et parfois rémunératrice-. 

Contemplez donc à loisir ces abîmes que vous choisites, vous pourrez toujours retourner la toile quand vous en serez lassée : et laissez moi encore vous féliciter pour la faculté de choix que vous démontrates en cette occasion, et à laquelle nous n’étions plus accoutumés

Enrichissant mon brouet de ce qui peut faire ventre, -cela me rappelle un détail d’une de ces histoires publiées dans ce triomphe de l’édition, tout au moins par ses vertigineux volumes de vente, qu’était la Sélection du Reader’s Digest dans son fascicule mensuel à destination des foyers. Je pense qu’un historien sociologue aurait la base d’un ouvrage essentiel par l’étude de l’idéologie véhiculée par ce média hors pair, probablement le plus gros tirage intérieur américain, et décliné dans une infinité de versions réacculturées à la sauce du pays cible. Avec tout de même un gros fond commun purement américain, mais dont tous les détails trop spécifiques étaient gommés. Ce rouleau compresseur éditait également l’Album des Jeunes, qui regorgeait de ce à quoi je faisais allusion plus haut, des histoires fantasmagoriques et parfaitement invérifiables dont j’étais venu, avec le temps, à être convaincu qu’elles étaient forgées de toutes pièces. Par des tâcherons payés au kilomètre, comme cela se pratique dans ces contrées où l’écriture est une technique monnayable au même titre que la mécanique ou la couture. Celle là racontait, en donnant des noms, selon la marque de fabrique de ces récits, tous construits strictement sur le même modèle, histoire d’un gamin devenu ami -disons vaguement copain- avec un gitan coureur des bois, qui savait tout des moeurs des animaux et avait une relation quasi organique avec eux. Et ce garçon expliquait que son mode de cuisine était simple, il mettait cuire -clin d’oeil à Peyrefitte- tout ce qui lui tombait sous la main dans le même chaudron. Cela me plaît, et va me permettre d’ajouter et interférer, au gré du fil de ma pensée.

Et justement, ayant parlé de Pérec plus haut, qu’il me soit permis de glisser cet abécédaire paillard avant de réécrire d’autres lettres

Abécédaire paillard   

Au boulot, cochonne : dote en foutre gluant herpéfuge,  illico, jacassante korrigane, la moule nauséabonde ouverte par quelque religieux salace très urgemment venu, walkyrie xénophile, youpine zélée

 Mais je mentionnais auparavant quelques courriers festifs que je pourrait émettre, lors d’occasions signalées; dans ce type de ton

Très cher B…….,

  

 je suis bien aise de la venue cadorifère de la bonne factrice, et de surcroît qu’elle ne soit pas grecque : cette pédante subtilité pour montrer qu’il reste plus de citations dans cet auguste crâne que d’ornements pileux dessus. En effet, un lyonnais illustre, Edouard Herriot, grand dévoreur de volailles et trousseur de jupons, la main libre désenmaillotant expertement le muselet d’un grand cru champenois, affirmait doctement, entre deux crises de goutte, que

« la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ».

Digression qui ne nous détournera pas du proverbe auquel je faisais allusion plus haut : en latin, on apprend que « timeo danaos et dona ferentes»,  ce que l’on traduit, et c’est une règle de grammaire :   «Je crains les grecs, surtout quand ils m’apportent des cadeaux».   Fermez la parenthèse de la cuistrerie.   Je suis donc bien aise, disais-je, de ce que la bonne V……….. ne soit pas moustachue, ce qui autorise de bonnes supputations de non-hellenisme. Et plus encore que l’expéditeur des ouvrages dont tu vas faire tes délices succulentes, et qui a, lui, un pseudo des plus grecs  -peut-être est-ce une discrète allusion à ses moeurs, je l’interrogerai à ce propos-, ait envoyé ma commande juste à point. Elle avait tout de même été posée voilà une grande semaine, mais en des temps où les grèves fleurissent comme l’acné au front des prébupères, on pouvait s’attendre à tout.   Bonne plongée aux tréfonds de l’âme humaine, ces livres sont de ceux dont on ne se départ -ni se sépare- point, d’autant que l’édition de la Pléiade est le nec plus ultra du plaisir de lire, hormis l’édition originale. Mais l’édition originale est une joie de bibliophile, et les bibliophiles sont des amoureux de la chose, plus que de son contenu : aussi souffrent-ils même lorque l’on feuillette leurs précieux ouvrages.   Tu as déjà compris qu’un seul chef-d’oeuvre est préférable à cent quintaux de verroteries : le Prince en est un exemple frappant, le grand Fédor en est un autre. Il n’a que peu écrit, mais le génie n’a pas besoin de longues redites : bonne lecture donc. 

   Je me souviens.L’après-midi était brûlante. En se levant de sa sieste, dans cet état d’hébétude que le sommeil de la mi-journée procure, où l’on éprouve un sentiment d’irréalité, de distance et d’étrangeté, car les sens ne reconnaissent rien autour d’eux qui établisse clairement que c’est l’heure normale, programmée depuis toujours, du lever, il descendit l’escalier et eut en face de lui le flamboiement du soleil à travers les vitres dépolies, comme un projecteur d’une puissance infinie qui aurait éclairé d’une manière presque excessive: tous les recoins de l’escalier qu’il descendait, et qui tournait en U, apparaissaient avec une netteté chirurgicale, comme sous les halogènes d’une salle d’opération, comme il aurait plus tard l’occasion d’en connaître.Arrivé au bas de l’escalier, il hésita devant la carte suspendue au mur, puis s’avança tout droit à travers le grand salon qui paraissait obscur après l’éblouissement de l’escalier. De fait, enfoui dans les profondeurs de la bâtisse dont des arbres de grande ramure ombrageait la façade, le salon, vaste surface lambrissée à mi-hauteur de boiseries chocolat, donnait toujours l’impression, lorsqu’on y entrait du dehors, la pupille réduite  une mince fente par l’intensité lumineuse qui faisit vibrer couleurs et atmosphère, il fallait plusieurs secondes pour que l’oeil, admirable système automatique de correction diaphragmique des lumens exploitables par le nerf optique à des fins de décodage par le cerveau, s’accoutumât à cette quasi-pénombre, qui paraissait presque glauque, avec les taches plus sombres des canapés et des tables basses, comme les entrées des grottes sous-marines qu’on distingue à peine dans la mouvance bleue du fond marin.  J’ai levé les yeux au plafond de la chambre, et les taches de lumière y dansant m’ont transporté en un éclair en un temps très ancien.

Je me souviens.

Je suis dans mon berceau; je parle aux feuilles.

Il  a décidé qu’il vivrait. Il est né bleu, asphyxié, le cordon étroitement serré autour de son cou. La sage-femme, galvanisée par sa maman, a pratiqué le bouche-à-bouche le temps nécessaire pour qu’il se mette à respirer. Il est à la maison. C’est l’été. La saison est en train de s’installer. Grand remue ménage du haut vers le bas : la transhumance estivale fait descendre à la salle à manger d’été, en plein jardin, ouverte mais couverte d’un toit qui protège du soleil tous les impedimenta nécessaires à la traversée de la saison, les lourdes assiettes de faïence sobrement décorées d’un marli et d’un monogramme au nom de la maison, les couverts, de métal argenté en ces temps, d’inox ensuite, la cohorte interminable des théières de terre brune, d’une sobre forme cylindrique, des tasses, des soucoupes, des verres. Une armée en campagne, installant ses quartiers.

Les ancêtres; en voilà a qui j’aurait des choses à dire, par le canal de l’écriture. Le papet.

 Je me souviens.

Ce n’est qu’une image fantasmée, née de souvenirs qui ont percolé doucement, pendant l’enfance, pendant l’adolescence; ces souvenirs d’autrui, qu’il te raconte en y mettant ce que lui entend derrière les mots. Sa pudeur, ses blocages, ses freins; tout ce qui colore la réalité du filtre atténuateur, ou embellisseur, de ce qui arrive à la conscience, dans un premier temps, et est encodé ensuite, et considéré comme parfaitement fiable, de toute bonne foi: j’y étais. Le témoin se récrie, indigné même que l’on puisse émettre un doute sur la fiabilité de son témoignage: il y était. Il fait donc nécessairement un compte-rendu fidèle, détaillé, circonstancié, de ce qu’il a vu, auquel il a assisté; Qui pourrait le faire démordre?

Il aura fallu tout le travail clinique de l’école de Palo Alto, entre autres, pour mettre en évidence que le témoin ne ment pas quand il se trompe; simplement, son univers intime a conditionné ses structures mentales à ne recevoir et encoder que les informations qui s’avèrent compatibles avec sa vision du monde. Et sa propre perception de lui-même. Et sa perception de lui-même en interaction avec le dehors, les autres, le décor;

La représentation que j’en ai, au travers de ce qu’on m’en a rapporté, bribes éparses, anecdotes décousues, les vivants n’évoquent pas les morts, dans nos cultures, dans des moments privilégiés qui pourraient être des moments forts de rattachement aux racines, au sens de la destinée de chacun, est celle d’un petit homme sec comme un sarment.

J’ai encore dans les yeux le portrait qu’en avait fait son fils, et qui fut malencontreusement volé à l’endroit où il était exposé: perte fâcheuse d’un portrait d’ancêtre, qui, abstraction faite de ses qualités picturales propres, qui étaient bien réelles, le fils en question étant un peintre de grand talent, enlève un support d’évocation pour le clan, et accentue la descente de celui dont il était l’effigie vers la dissolution, l’oubli et le néant.

Le fils, mon grand-père, avait choisi un mode de portrait ingrat, et difficile, celui de Jean le Bon, exposé au Louvre: plein profil, rien qui flatte, même pas l’éclat de l’œil. Fut-ce à la demande du portraitisé, je ne sais, il avait été marin au long cours, l’hagiographie familiale le tributant de 3 tours du monde. Sur des navires marchands, je suppose. J’en extrapole qu’il n’était pas homme d ’affèteries, cherchant à se faire passer pour ce qu’il n’est pas.

Je commence à ressentir une certaine souffrance à réaliser que bientôt, à la disparition de mon père, je deviendrai le griot de ma lignée, le dernier dépositaire vivant du rameau provençal de mon arbre, et que j’ai écouté et emmagasiné, certes, mais comme le font les enfants, convaincus qu’ils ont l ’éternité devant eux. Je n’ai jamais trouvé que les récits du passé fussent ennuyeux; simplement, mes propres centres d’intérêt étaient autres, aux temps où j’eusse pu collecter davantage, de ceux qui savaient, qui me rattachaient à ce monde si lointain et si proche en même temps, d’avant la Belle Epoque.

Sans doute ma perception de ces temps est-elle paradoxalement plus exacte, car je les contemple avec le recul de l’historien, d’une certaine manière, et les dimensions soudain modestes de ce qui paraissait titanesque dans l’enfance n’agit pas en tant que prisme déformant, et la mutitude de témoignages croisés dont je dispose, car j’ai toujours, depuis de nombreuses années, mis en synergie et en confrontation le legs oral familial, dont je sais qu’il est partial, et le regard d’observateurs extérieurs au cercle, et, non pas plus objectifs, car je ne me soucie pas d’objectivité, qui me semble une donnée sans aucun intérêt, mais attentifs à d’autres choses, et marqués par d’autres détails: c’est tout le talent du romancier de mettre dans la bouche de la petite bonne, ou dans sa pensée, l’allusion qui donne toute sa véracité à ce qu’en fait, il a créé.

Quand Hugo, cette carrière inépuisable de génie, d’images et de poésie, explique ce qu’est la privation graduelle de tout, le dénuement véritable, quand Fantine se dépouille, sous la hideuse extorsion des Thénardier, de tout pour Cosette, et, qu’au bout du bout, il montre que vient un moment où les graines de chanvre du serin sont un luxe et une dépense superflue, on est saisi de la puissance de l’image. Or dans la vie réelle, voit-on jamais cas semblable? Le serin est-il de trop, on l’embroche et on le mange; veut-on le garder, les graines ne manquent pas, pour qui sait chercher.

Petit homme sec donc; de ce côté avunculaire, nous tenons de la Sardaigne. Morphologie classique de ces contrées, comme en Corse, de petits hommes nerveux et vifs, tout en tendons, nerf et peau, la peau brunissant au premier soleil. Pêcheurs de côte, toujours comme les cousins corses, mais pas trop marins: on a plutôt l’impression de peuplades pastorales arrivant au bord de la mer car les pâturages ne sont pas extensibles, et, ma foi, de fil en aiguille bricolant de frêles esquifs pour s’aventurer sur l’eau, que d’amoureux de l’inconnu, avides de se lancer à l’aventure, comme l’on put faire les Vikings par exemple.

Les trous sont innombrables: si près et si loin en même temps. Trois générations à peine, et la trace est modeste, et se perd. Donc il était marin paraît-il, ayant navigué; bien; je le connais pêcheur, c’est ainsi que la saga familiale le présente, sans donner de détails sur la période intermédiaire. Tout au plus me souvient-il d’une allusion à un coffret en bois des îles que l’aïeul aurait ramené, ce qui accréditerait la thèse de voyages circumplanétaires, sans plus de précisions.

 

Les tables, rangées précautionneusement dans les réserves -il y en a de nombreuses, dans les entrailles du grand bâtiment- se regroupent dans la salle à manger d’été, qui était salle de bal dans les temps plus anciens de l’établissement. Elles seront sélectionnées et disposées à des places précises, dépendant de leur morphologie : certaines ont eu les pieds retouchés, pour pallier une usure d’années de service. Les circulaires ne posent pas de problèmes particuliers, puisqu’on ne tente pas de les apparier ; ce sont les rectangulaires pour lesquelles se pose cette difficulté, d’arriver à ce que deux tables coïncident sans hiatus.

 

Les chaises descendent aussi, modèle Thonet, certaines pourvue d’assises cannées, d’autres avec un galette de hêtre avec un motif embouti. Elles ont été peintes, comme les tables, d’un beige passe-partout ; les nappes sont à grosses fleurs rouges, recouvertes d’un plastique transparent, qu’arriment des pinces à ressort : le vent peut être violent sous le bâtiment , carrelé de granito, après avoir eu longtemps une dalle de ciment poussiéreuse.

 

La salle est très agréable, au milieu de massifs de fleurs et d’arbres presque centenaires : palmiers, nombreux, pins parasols devenus immenses, et qu’il faut élaguer fréquemment, car, ayant poussé dans la direction du sud, vers la mer, et la lumière, leurs grosses branches risqueraient de les faire basculer lors des vents violents qui frappent souvent en octobre et novembre. Cela arrive d’ailleurs de temps en temps, malgré les précautions. Quand les élagueurs entament leur ouvrage, c’est un émerveillement pour les enfants de voir l’homme fixer des crochets de fer à ses mollets par des bandes de cuir, et monter avec une corde entourant le tronc, jusqu’au plus haut des palmiers et des pins. Les arbres, toilettés après l’intervention, ont l’air de sortir de chez le coiffeur.

 

 Le coiffeur de la rue, à côté de l’épicerie, la grande épicerie marseillaise, paradoxalement tenue par des suisses, avec ses trésors débordant de sacs de jute, à l’entrée à gauche les fruits secs, dattes, figues, abricots, raisins, noix, noisettes, sacs aussi hauts qu’un enfant. Bonbons en vrac dans le même coin. Le grand comptoir qui contourne un pilier central, fromages à gauche, avec les meules entières de gruyère que deux hommes roulent pesamment et posent sur un caillebotis. On l’entame avec une espèce de sabre à deux poignées, et on en prélève d’énormes portions qui sont posées sur l’étal des fromages. Fromage frais s’égouttant en lâchant une eau maigre et blanchâtre. Gorgonzola persillé de bleu. Camemberts fleuris, brie à point. Peu de variétés, quelques grandes spécialités régionales dont l’approvisionnement se fait aisément. Les fromages sont tous prêts à être consommés, sans que les épiciers en éprouvent le besoin ou l’envie de se dire fromagers ou affineurs, comme ce sera la mode plus tard, où de petits négociants se baptiseront maître-fromager, voire maître-fromager affineur, comme si cette précision justifiait les prix pratiqués.

 

Épicerie populaire, fréquentée de tout le quartier. A droite, les multiples variétés de pâtes en vrac, lasagnes, spaghettis, macaronis, farfalle, penne rigatti, nous sommes en terre sudiste, voisins immédiats de l’Italie, qui il n’y a pas cent ans n’ était qu’à 10 kms. Les noms à l’école en portent l’empreinte, de ce Piémont et cette côte ligure si proches, Ricciarelli, Riccone, Malatesta. La caisse surélevée, à droite en entrant, d’où le maître de céans, maigre face de jésuite, sec et scrupuleux, contrôle, note, consigne. Beaucoup ont des comptes, que l’on apure en fin de mois. Les grandes maisons jouissent de crédits encore plus considérables : les comptes se font à l’année. A l’extérieur, les périssables à brève échéance, fruits et légumes. Uniquement de saison. Les abricots et les pêches embaument si fort qu’on les hume à plusieurs mètres. Ils attirent des guêpes nombreuses, friandes de sucre. Avec la chaleur estivale, les abricots se délitent rapidement en une bouillie délicieuse, mais invendable. Les petites mémés modestes les rachètent à bas prix pour faire des confitures.

 

A côté est le coiffeur. Tel que ceux qui n’ont pas vécu en ces temps peuvent le voir dans les films de cette époque, ou l’évoquant. Les grands fauteuils de skaï pourvus de mécanismes astucieux, comme ceux des dentistes. Les grands lavabos à colonne, le grand miroir piqueté au dessus. Les odeurs d’Eau de Cologne bon marché. Les discussions de coiffeur. Les coupes de ce temps, brosse ou bien dégagé autour des oreilles et nuque passée au coupe-choux, première découverte de ce que sera le rasage, la morsure de l’acier sur la peau, et la fraîcheur de l’alcool par-dessus.

 

Il y a plusieurs coiffeurs ; c’est un petit métier, souvent tenu par des déclassés ou des exilés, pied-noirs, espagnols, voire carrément pieds-noirs espagnols du Maroc ou italiens de Tunisie. Juifs aussi. Tout le monde va au coiffeur, même si la maîtresse répète que l’on va chez lui. Ca ne sonne pas très logique : si l’on va chez le coiffeur, c’est qu’il vous a invité alors ? Le conformisme de l’époque gaullienne donne du travail à toutes ces petites gens. Ils se plaignent en passant du coût de la patente, mais n’y croient pas plus que ça. On n’a pas d’idées de grandeur : peu de gens ont des voitures. Les loyers sont bas, la nourriture est abordable. Un petit métier suffit pour vivre tranquillement, et élever des enfants. Pas trop, bien sûr, mais il n’y a pas de très grandes familles, sauf chez les gitans, dont on a peur, car les vieilles disent la bonne aventure avec des regards inquiétants, et les jeunes, contraints d’être scolarisés de loin en loin, quand il n’y a pas d’obligations plus pressantes, sont d’une fierté perpétuellement ombrageuse. Pour un regard ils cherchent querelle, et quand ils cognent, font mal. Des mythes de sédentaires circulent sur eux, chuchotés aux récrés : ils se marieraient à nos âges, ce qui nous plonge dans des abîmes d’envieuse perplexité, alors ils ont le droit de voir leur femme toute nue à notre âge ? Nous sommes pour la plupart si niais que nous n’envisageons même pas qu’il puisse y avoir des perspectives plus affolantes encore.

 

Un des coiffeurs séduit particulièrement, car sur la table basse, à l’entrée, se trouvent de nombreux numéros de Lui, qui, dans ces temps de toute-puissante censure, sont souvent la première révélation de ce que érotisme peut signifier. Et de fait, cramoisis, souffle court, bouche sèche, nous tremblons d’excitation en feuilletant nerveusement des pages où des femmes de rêve, adultes, se dénudent avec des accessoires qui alimenteront nos insatiables frénésies nocturnes. Le porte-jarretelles de ces temps particulièrement, sans rapport avec le ridicule accessoire pour pornochic qu’il deviendra dans ses avatars successifs, privé de sa fonction initiale, et pour tout dire, vidé de son sens, sinon de son contenu. Le porte-jarretelles de ces temps a une fonction, les bas existent, et ont une réelle utilité : même dans le sud, même au bord de la mer rieuse, l’hiver peut être glacial. Les collants commencent à se répandre, certes, mais dans un vieux pays, il faut du temps pour que les nouveautés s’installent. De nombreuses femmes par conséquent en portent sous leurs jupes, nous le savons, nous le devinons, et cela alimente nos fantasmes. Les bas gainent la jambe avec une sensualité que le collant n’a et n’aura jamais, du fait de sa texture ; la couture arrière met une note de raffinement, et souligne l’élégance d’une jambe nerveuse et musclée, sans excès. Les talons hauts collaborent, faisant saillir les fesses, tendant la jambe et accentuant la cambrure. Il n’est pas surprenant que les féministes en aient fait un de leurs chevaux de bataille, en y voyant l’image de l’asservissement sexuel de la femme, objet de désir et de fantasme. Il est peut-être plus juste de le voir, dans l’éternelle guerre entre Aphrodite et Arès, comme une des armes les plus imparables, que la merveilleuse intelligence prospective des femmes a su mettre à contribution pour l’enjeu primordial de la collecte du lait d’orge.

Mais je suis étendu ici et maintenant, en ce lieu qui n’est pas mien, lieu d’exil, d’où les accents du passé prennent une puissance d’évocation d’autant plus grande que je suis réduit à n’être plus que rêve, et souvenir. L’infirmité m’a frappé en terre étrangère, où j’étais en occupant toléré, quoique sous observation, et sous contrôle. Un horsain.

Gilles Perrault, auteur du Pull-over rouge, enquête de journaliste-écrivain qu’il avait menée, pour le compte d’un journal ou le sien propre, je ne sais plus très bien, sur l’affaire Ranucci, un des derniers condamnés à mort exécuté, Giscard n’ayant pas eu ce jour-là la petite gâterie qu’il escomptait d’une dame, ou s’étant cassé un ongle, c’est tout comme, avait commis un livre, pas éblouissant, mais lisible, sur ses expériences et aventures de horsain.

Il y expliquait avec force détails et références, remarquablement documentés, outre l’alcoolisme chronique propre à cette région enchanteresse, partie de Normandie, peut-être Cotentin, cette notion essentielle et bouturable à l’infini qu’est celle de horsain. Dialecte normand peut-être, mais tout à fait entendable : est horsain celui qui n’est pas du lieu. De temps immémoriaux. C’est quelqu’un du dehors, qui a toutes les apparences du citoyen régulièrement résident d’un territoire, mais qui n’en fait partie qu’en surface. Il ne sait et ne saura jamais rien des entrelacs infinis des parcelles changées de main, des bornes nuitamment déplacées, qui alimentent des haines transgénérationnelles et justifient des sorts jetés par l’entremise d’un sorcier local, fréquemment incarné en un vieillard crasseux dans une bauge empuantie, sombre, au milieu du capharnaüm sordide et répugnant de l’homme accoutumé à vivre seul et sans femme depuis des lustres.

Il va de soi que le horsain qui cumule ce handicap avec celui de ne pas être français ferait mieux de se regrouper en communautés : ce qu’ont compris, dans le riant sud-ouest, messieurs les anglais, qui s’organisent en confréries, et réussissent le tour de force, quand ils sont en nombre suffisant, de vivre 25 années au beau pays de France sans en avoir appris la langue. Mais soyons justes, à l’exception du regretté Rudyard Kipling, élevé par une nourrice indienne et parlant par conséquent l’hindi et le mahrati, les occupants britanniques de terres de Sa Gracieuse Majesté ne se sont jamais préoccupé de posséder la langue des natives.

La France rurale, avec ses 36000 communes, est une gigantesque pépinière à horsains potentiels : tout le monde, à un degré donné, est le horsain de quelqu’un. La bonne chose étant que l’enraciné, la vieille race ancrée dans le sol de ce territoire, pour certains, depuis bien avant les romains, ne bouge pas : mouvements centrifuges lors des parades nuptiales, pour chercher femme, avec des cibles préférentielles.

J’aimerais qu’une étude scientifique pourvue des instruments adéquats mette en lumière ce que j’ai toujours soutenu, à savoir que le squelette, et particulièrement le crâne de mon voisin, décoré du délicat surnom de Libellule par ses voisins, eu égard à sa taille exquise, projetés en cliché superposé à celui de l’homme de Bartavel, les recouvriraient dans les moindres détails, fondant l’évidence que les lignées de ce vieux pays sont millénaires, que les reproductions suivent des rites ancestraux, incluant et programmant peut-être même des bâtardises, pour renouveler le sang.

Le terroir précis auquel je pense, confluent de 3 départements maintient des liens irrationnels au regard de la logique ordinaire, avec des territoires particuliers ; on va chercher femme dans les montagnes du département d’à côté, à plus de 50 kms quand il serait infiniment plus aisé d’en faire 20 en plaine pour aller au grand bourg voisin. Mais voilà, le découpage administratif, et en l’occurrence ce fut le petit tondu, promu par autosacre, empereur, qui le réalisa, superpose d’artificielles séparations que les atavismes méconnaissent. Situation somme toute pas si éloignée des ces pays d’Afrique créés par les puissances coloniales, par l’écartèlement des ethnies et des peuples.

Il est d’ailleurs assez piquant qu’après plus de deux siècles de découpage révolutionnaire, dont le but était de fondre dans le mythe du creuset national tous les particularismes historiques et culturels, par conséquent, au delà de l’historicité pure, tout ce qui est de l’ordre de l’appropriation d’un espace par un groupe humain donné, et l’évidence de l’inefficience de ces frontières invisibles, il soit question de revenir aux provinces qui redeviendraient, à peu de choses près, ce qu’elles étaient sous l’ancien régime.

Ce qui aura permis, bon an mal an, d’entretenir pléthores de degrés administratifs, avec leurs chefs, sous-chefs, fifres, sous-fifres et galoubets, qui représentent, somme toute, le quart de la masse laborieuse du pays.

Le horsain prend forme dans le regard de l’autre, dans la manière de lui demander « un tel, tu le connais, non? » tant il est évident que si l’on n’a pas d’histoire repérable dans le lieu,

inscription sur les listes de conscription, pour les vieux spécimens, souvenirs d’école en commun, fantasmes enfantins sur la beauté de la petite Babet, dont tout l’éclat a été consumé dans son alliance avec le fils P…., et sa vie ingrate de paysanne aisée, qui n’amène en dot, à défaut de terres et de biens, que son ardeur au travail, on n’est pas du lieu, on est horsain. En plus, il va sans dire, parlant de Babet, de la couche moelleuse et du repos du tractoriste, agrémenté de polissonneries, car la campagne se civilise et, désenclavée et mobile, loue du pornochic aux bornes automatiques, qui requinque le potentiel fantasmatoire des aspirants débauchés.

Coup de génie des hommes, et montrant surabondamment qu’ils sont moins sots que les femmes ne le croient, la guerre de 14, qui décora si élégamment les places de tous les villages de monuments du plus bel effet, avait révélé que le pays, contre toute attente, se passait magnifiquement bien des hommes, puisqu’ils étaient tous au front, et que la vie continua. Sans qu’on remarque grand chose de changé. Comme l’on sait, elle permit également d’envoyer les femmes à l’usine, les sommités médicales ayant juré, le cœur sur la main, que le biberon équivalait au lait maternel, quand il ne le surpassait pas. Les récoltes eurent lieu, lors que le partage des tâches, admis depuis la nuit des temps, établissait que seule la force de l’homme permettait les labours profonds, ainsi que les moissons et engrangeages rapides. Comment firent les femmes, il n’est pas trop compliqué de l’imaginer: comme en Afrique, comme au Maghreb, comme partout: elles pallièrent leur puissance musculaire moindre par l’entraide et l’ardeur au travail. Elles avaient des bouches à nourrir, malgré le malthusianisme empirique que les études ethnosociales démontrent en France dans les populations rurales, volonté de ne pas émietter le patrimoine, et réalisme terrien.

Le coup de génie consista évidemment en ce que, revenus en leurs terres, du moins pour ceux qui n’étaient pas trop morts, ou éclopés, et constatant que les propriétés, ma foi, n’avaient plutôt pas trop mal traversé leur absence, ils réussirent à détourner et s’approprier la mécanisation, qui eût dû modifier totalement la donne, à leur profit, en renvoyant Margot à sa basse-cour, ses mioches et sa maison. Lors qu’un tracteur ne demande qu’un très petit potentiel physique, sans rapport avec la conduite d’un attelage de lourds chevaux de trait.

Le horsain, autre raison de méfiance, bouleverse l’ordre du monde: il n’est assujetti à rien, ni ce qui se fait, ni ce qui ne se fait pas. Il ne sait pas, en terre parpaillotte, que les catholiques sont des bourriques et les protestants des savants. Que rien n’est jamais à personne dans cet espace en apparence ouvert, balisé par des siècles d’habitus, où chaque pierre de bord de champ a une histoire particulière, connue de tous, qu’une geste continuelle se dit et s’élabore, dans laquelle les ancêtres de chacun sont des entités puissantes, qui imprègnent, marquent et orientent les choix et les comportements. Libellule agit ainsi parce que son grand-père, en telle occasion, avait fait cela: prévisibilité totale des comportements, éclairés par la connaissance immatérielle que la communauté a du caractère tutélaire, et parfois totémique, du clan familial.

Mes descendants sont du lieu, et échappent par conséquent à la malédiction horsaine, nés tous sur le territoire, et ayant, de surcroît, inversé, de par leur fréquence, la tendance entropique qui se manifestait quand nous jetâmes l’ancre; un tout petit bonus excédentaire sur les avoirs et les débits, les morts poussant les vivants vers la lumière, vous vaut une certaine estime en des lieux où les fermetures d’écoles se jouent à l’enfant près.

Le hameau qui donne son lieu-dit à notre lieu de résidence, fragment d’une commune immense, la bagatelle de 22000 hectares pour 1300 habitants, avait au début du siècle 90 foyers qui alimentaient une école à classes uniques certes, filles et garçons, mais abondamment garnie. Les maisons existent toujours, vidées de leurs habitants immémoriaux, remplacés par des néo-ruraux tels que nous, qui nous approprions, par la vertu de la terre bradée et des maisons en déshérence, la continuation d’une histoire millénaire; pas très différents, somme toute, du légionnaire que Caligula récompensait par une petite vigne en ces lieux mêmes, au bord d’escarpements calcaires dominant la rivière…..

 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

philsiogli57 @ 15:11
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Le premier miracle de Saint Gobbo

Posté le Samedi 6 juin 2009

  D’après un document de l’abbé de Saint- Paradou  dans ses notes préliminaires à une Vie des saints des premiers siècles 

     

L’aube se levait à peine sur la colline qui dominait la mer, en contrebas, par delà les rangs d’oliviers descendant en pente douce jusqu’au rivage, et entre lesquels les paysans-pêcheurs du lieu cultivaient des légumes dans des cuvettes peu profondes qu’ils avaient aménagées, et qui retenaient l’eau, versée avec parcimonie dans cette aridité prospère de la Gaule transalpine. Il s’était levé dès avant les premières lueurs du jour, et avait procédé à ses ablutions matutinales dans la pierre creusée qui, posée sur deux grossiers corbeaux pris dans l’épaisseur du mur, tenait lieu tout à la fois d’évier et de lavabo, pour peu qu’un des occupants de l’humble logis ait pris la peine de remplir la cruche de terre couverte sur son arrondi, à l’endroit où le col fait sa jonction avec le corps, d’une engobe verte. Cette tâche incombait ordinairement aux deux femmes de la maison, comme toutes les activités domestiques, ainsi que l’entretien d’un jardinet qui fournissait les légumes qu’ils consommaient, et d’une basse-cour modeste, mais comprenant cependant un rare spécimen d’anas tyrannus, variété de canard qu’ils avaient reçu d’un saint ermite revenu d’Asie mineure, et qui avait pour particularité de ne condescendre à avaler sa pâtée que lorsque tous les autres occupants de la basse-cour s’étaient prosternés jabot à terre, et lui présentant leur croupion. Les femmes de la maison, sa mère Pamphilia et sa sœur Eudoxie, gagnées à cette nouvelle foi qui baignait insensiblement, et sans qu’on y prêtât attention, le petit peuple des journaliers, des portefaix et des pêcheurs, comme une inondation, en avaient contracté une angoisse quasi permanente de pécher, soit en actes, soit en pensée, et s’efforçaient de combattre, avec une détermination farouche, ce que Saul de Tarse, dans une circulaire que toutes les communautés avaient recopiée, appelait les câlinages du Malin, définition vague visant principalement la tenue aguicheuse dont les femmes savaient se parer pour détourner les mâles candides de leur rédemption, suivi de gloire, éternelles. Mais par  glissement et extension, alors que l’apôtre dérabbinisé ne visait que l’espèce humaine, et accessoirement angélique, cette dernière ayant cependant la faculté de s’abriter dans un halo éblouissant, les femmes gagnées à cette nouvelle organisation du monde, d’où étaient bannies bacchanales endiablées, mystères tant d’Eleusis que de Mithra, prostitution sacrée, et tout ce qui reliait la sexualité au divin, étendait-elle leur pieuse pudibonderie à toute créature, fût-elle animale. Aussi passaient-elles beaucoup de temps à confectionner, par de minutieux travaux d’aiguille, de petits couvre-croupions à destination de leurs volaille, qu’elles exécutaient en filant patiemment de la ronce qu’elles rouissaient, puis effilaient, afin que, disaient-elles, la concupiscence ne pût régner à l’ombre de la croix. Sans doute avait-il échappé à ces saintes hystériques que les mécanismes élémentaires de la reproduction s’appuient certes sur l’olfactif, à quoi leurs éteignoirs à libido ne pouvaient mie, mais aussi sur la vue, les fesses écarlates des babouines en étant la démonstration suffisante, et qu’à trop vouloir sanctifier leur basse-cour, elles couraient surtout le risque de la voir péricliter, puis disparaître.

  Note du transcripteur Un phénomène semblable était observable à la cour de la reine Victoria, célèbre d’une part pour avoir découvert qu’un simple coussin sous les reins, au déduit, lui permettait de goûter des délices célestes, et même au-delà, les anges, malgré leurs innombrables qualités, n’ayant pas une réputation fort établie de grands jouteurs, et d’autre part à cause de l’extrême délicatesse de sa sensibilité, amenant ses majordomes à juponner les tables et à mettre de petits bas aux pianos –sans doute ceux, chers à Satie, pourvus d’une grosse queue- afin qu’à aucun moment ne fût visible un détail qui évoquât la chair, la jambe, et par extension, l’intersection entre icelles, l’Origine du monde. 

 

Les dames, par un phénomène fort bien observé par Albert Cohen, trouvant un champ d’application à visée sanctifiante à la bousculade désordonnée de leurs montées hormonales, ouvraient de pieuses coteries dans lesquelles, par une surenchère continuelle, chacune s’efforçait d’être l’instigatrice d’une activité chrétienne : il y eut ainsi la confection, suivie de la distribution, de couvre-lanternes réalisés avec des débris de toile à sac, dont le but était de masquer la lueur de ces humbles luminaires, dont le verre, teinté en rouge dans la masse, technique provenant d’Antioche, signalait aux hommes de peine des bateaux de frêt les lupanars du bas port. La sainte tâche se compliquait évidemment de ce que les tenancières de ces lieux n’étaient qu’assez peu enclines à collaborer à l’extinction de leur négoce, et qu’il fallait donc que des sortes de commandos, comprenant une guetteuse, deux porteuses, pour faire la courte échelle, les lanternes étant situées en hauteur, et une acrobate, agissant nuitamment, dissimulassent  la lueur obscène aux aspirants pécheurs. Il n’était d’ailleurs pas venu à l’esprits de ces vertueuses amazones qu’il eût été infiniment plus simple, tant qu’à occulter le fanal du péché, de le souffler tout simplement. L’équipement de ces expéditions obéissait lui aussi à de strictes règles éthiques : comme la grimpeuse courait le risque qu’un zéphyr insolent soulevât la longue jupe que toutes portaient, par un artifice de couture ces dames les transformaient en braies, en y cousant des sortes de molletières qui, maintenant étroitement les pans du vêtement, défendaient la redoute ombragée de tout regard. On peut y voir une préfiguration pieuse et modeste d’un des pièges les plus redoutables que le Tentateur ait pu imaginer par la suite, sous les espèces du porte-jarretelles et des bas. C’est en cela que l’Ennemi était redoutable, apte, avec une réactivité prodigieuse, à retourner contre ses assaillants les armes purificatrices qu’ils forgeaient pour le combattre, et les détourner de leur vocation première en en changeant la destination : préfiguration antique du recyclage.

Levé relatais-je, et lavé. C’était un de ces ligures sec, tout en nerf et en peau, dont la lignée a perduré sur les terres de garrigue du haut pays, et pourrait s’être exporté vers la Corse. Hommes durs à la peine, d’une endurance de mulet, d’une frugalité de cénobites, contents et rassasiés d’une poignée d’olives et d’un grand coup d’eau claire. La race même des pourtours de la Méditerranée, celle qui édifia, après les temples des montagnes de Thrace, ceux de Sicile, avant d’être culbutés, ayant pris goût à l’ivresse des banquets et l’abondance des mets gras, par les légions romaines, elles encore dans la rigueur de la conquête et la rectitude du soldat, avant que de succomber, à leur tour, victimes des germains dévoreurs de chair crue, et des hordes à cheval de l’Asie centrale. Sic transeunt.

Levé, lavé, ayant hâtivement avalé le reste d’un pain d’orge demeuré de la veille, il descendit vers le port dans le matin bruissant.

Leur petite tenure se trouvait à quelques milles du port, lequel, quoique modeste par sa taille, accueillait un trafic considérable de marchandises de toutes provenances, du Caucase, d’où arrivaient des toisons d’agneaux, comme d’Egypte, où une industrie nouvelle avait vu le jour, et consistait, après quelques ensevelissements, à réhabiliter les sarcophages de bois peints de délicats portraits des défunts, artisanat dans lequel les artisans grecs autour d’Alexandrie excellaient, en les transformant en ce que la langue moderne appellerait bonheurs-du-jour, en les équipant d’étagères, de tiroirs, et, sur les exemplaires les plus luxueux, de lampes à huile fixées par des consoles de bronze, et de miroirs, sous le portrait du défunt. Le couvercle, qui lors de l’utilisation orthodoxe de cette pièce de mobilier, était cloué, ou simplement posé dans une feuillure ménagée sur le pourtour de la caisse, était articulé par des gonds de bronze, d’un raffinement remarquable pour les plus coûteux. Jusqu’aux système de fermeture où se déployait le talent d’ouvriers remarquables, fondeurs, ciseleurs, orfèvres. Les adeptes de la nouvelle religion n’en parlaient pas, ou avec horreur, mais sur certains modèles, un silène, les joues empourprées et le membre tumescent, s’unissait étroitement, lorsque l’on poussait le vantail, à une nymphe figurée de dos, arrière-train saillant, les bras s’allongeant de part et d’autre de la paroi du meuble. Pour mettre un comble à l’ignominie, en examinant de près, comme on le fait pour un netsuké, les figurines de bronze, il était manifeste que le bacchique amant avait, ignorance ou perversion, dédaigné le conduit ordinaire, et démontrait par la même qu’il était pleinement grec….

philsiogli57 @ 15:46
Enregistré dans nouvelles
Présentation

Posté le Jeudi 28 mai 2009

O Jacques, prodige cérébral
Autiste surdoué, berger de l’intégral
Accepte, toi qui fus le pâle Inaudi
La présente palinodie.#

Fallait que je passasse
Par toutes ces vallées
Que je me dégoûtasse
D’avoir atermoyé

Fallait que je vivisse
Comme bœuf à l’enclos
Pour que je réagisse
Et déclare forclos

La morne tempérance
Et la diplomatie
Tout ce qui sent le rance
Et l’un peu trop recuit

Le train du quotidien
Et les soucis du jour
L’ennui du lendemain
Le travail sans amour

Il partait bien pourtant
Sur son esquif joyeux
L’Ulysse conquérant
L’artiste valeureux

Comme arc une guitare
Comme flèches ses mots
Qu’est ce qui l’arrêta, quel dard
Figea sa course de héros ?

Il eût dû conserver son regard de sceptique
Aussi eût-il saisi les dessous du décor,
Qu’un castrat dépendant ne clame pas bien fort,
Que le dogme chrétien est aux mains de cyniques

Dépouille toi de tout, deviens un paria
Surtout n’oublie pas de crucifier l’ego
D’ailleurs, n’êtes vous pas céans tous égaux
Mis à part vos pasteurs qui vous disent la loi?

Le bateau, par bonheur, était de cèdre fin
Attendant sans pourrir le retour du pilote
Qui, sa gourme jetée, reprend à marée haute
Le périple entrepris qui n’aura plus de fin.

Texte hermétique? Peut-être, encore que…à qui souhaiterait mieux me connaître, je ne demanderais qu’à expliciter davantage.
A propos, 57 étant mon millésime, excellent tant pour les grands crus que pour les petits d’homme, qu’il faut y rajouter le bonus supplémentaire d’être né le Bloom’s Day, ce qui, pour tout lecteur de Joyce, signifie qu’il me suffit d’errer dans les rues de Dublin le jour de mon naninanère avec ma carte d’identité pour être rincé gratos partout, mais hélas pour l’ivresse et son vent impétueux, je ne bois plus….

# Un peu de cuistrerie ne fait jamais de mal,

Pour peu qu’on se démène

Et permet d’expliquer sur un ton magistral

Tous les prolégomènes

Pourquoi cette dédicace, sans lien, comme votre acuité l’aura remarqué, avec les propos suivants?

Pour le plaisir de la rime, beaux messieurs et gentes dames….

Mais permettez à ma pédanterie de rappeler que l’admirable Jacques Inaudi, berger de son état, du moins dans son jeune âge, était capable d’accéder au calcul intégral, et qu’il résolvait des opérations d’une complexité remarquable en jouant du violon. Son cas se rapproche de celui de Davis Tammet, l’autiste médiatique. Par ailleurs, une palinodie est une rétractation, par exemple d’opinions professées antérieurement. Aussi bien ne vous coucherez vous pas sans savoir un peu plus, ajouta-t-il, pour se rendre tout à fait détestable….

philsiogli57 @ 16:05
Enregistré dans manifeste
Sale cantor, t’es en taule

Posté le Jeudi 28 mai 2009

J’en veux à Sébastien

Je le hais d’une haine parfaite

Et je me réjouis qu’il soit pas à la fête

Ce bon chrétien

  

C’est un gros insolent

Qui plastronne et trompette à tout va

Dites, il appelait Madame « aMusa »,

Monsieur l’impertinent

  

Des violons et altos !

Et des chœurs dédoublés qui répondent !

Et  l’orgue qui tempête et qui gronde 

Pour le Très-Haut !

  

Il fait moins le malin

Maintenant qu’il est là sans orchestre

Il a trop abusé et d’ailleurs le bourgmestre

A eu le nez très fin

  

Fini le clavecin

Adieu violes et trompettes

Tout lui est retiré, il n’a plus que sa tête

Sans rien dans la main

  

Même pas de papier

De plus surtout pas de quoi écrire

Nous verrons s’il aura encor le cœur à rire

Sans pouvoir composer

  

C’est ce que je pensais :

Que faire si l’on est bâillonné

Pour vous, pour moi, c’est être condamné

C’est comme être muet

  

Pour faire court messire

Je l’ai vu qui dressait un moineau

A siffler un oratorio

Et ce qui est bien pire

  

Un rat battait tempo

Une blatte stridulait dans son coin

Mezza voce monsieur tenait le contrepoint

Ce Bach est sans repos !

  

philsiogli57 @ 15:54
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Opportuniste

Posté le Jeudi 28 mai 2009

Sur un air de doïna roumaine, plaintif et langoureux

 

J’en demande très humblement pardon

Quoique cela ne me ressemble pas

De temps en temps c’est pas mauvais ma foi

D’expliciter  le monde à sa façon

 

Oui je professe un intérêt nourri

Pour  ce qui touche à la lutte des classes

Va sans dire aussi que les sans-abri

Me font m’écrier « grand temps que ça passe »

 

Je compatis  aux délocalisés

Enfin à ceux qui restent là, blousés

Quand s’envolent les machines et les chaînes

Outremer vers une meilleure aubaine

 

Là ne finit pas ma démagogie

Au delà du carcan de nos  pays

J’élargis  le champ de mes empathies

Et me fusionne aux  aigris élargis

 

Je plains fort ce  planteur colombien

Contraint d’arracher son pré de coca

J’épilogue  sur le pêcheur tchadien:

Le lac tari nourrit plus sa smalah

 

Mais je n’opine au discours dominant

Que par souci d’être pas emmerdé

Rétifs soyons, mais feignons de céder

Mieux  vaut montrer les idées dans le vent

 

C’est que vois-tu j’ai le regret du temps

Où les choses étaient encore à leur place

Où les pauvres étaient, oh, pauvres vraiment

Vertueux en plus sans une grimace

 

Les rentiers avaient leurs domestiques

Les bonniches avaient  beaux nichons souvent

Et nul besoin alors de dialectique

Pour étudier leurs charmes un moment

 

Si marmot venait, hop-là à la trappe

Recueilli par une quelconque soeur

Nul besoin d’importuner le pape

Rien pour fouetter une chatte en chaleur

 

Le monde était clair, bien départagé

Les pauvres trimaient, les riches usaient

Une rente aidait à finir âgé

Les rebelles la loi les guillotinait

 

Les petits métiers rendaient service

Et ils acceptaient ce qu’on leur donnait

Les choses ont vraiment un peu mal tourné

On dit à toute heure « que fait la police? »

 

Tout autour des conflits prométhéens

Peu de bleu au milieu de la grisaille

Pis aller certes mais vaille que vaille:

Postulons  députés européens

 

 

philsiogli57 @ 15:11
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