PETIT RECUEIL PRETEXTE DE COURRIERS DIVERS
Faisons court, un accident d’autant plus malencontreux qu’il est irréversible me cloue ad nauseam aeternam sur un grabat qui n’est à présent que d’hôpital, sans aucun bénéfice collatéral, la paraplégie qui m’affecte depuis ce fâcheux tête-à-queue m’empêchant , avec une insistance tout à fait regrettable, de lorgner sous la blouse des infirmières, qui ont la bonté et l’amabilité de me plaindre beaucoup. Pensez, un grabataire forcé qui n’est incontinent que par manque de circulation de l’influx nerveux, lui. Ne pouvant plus faire grand chose, hormis parler, je vais donc dicter des lettres adressées à toutes sortes de personnes, depuis les proches et familiers jusqu’aux instances de la nation. Un vieil ami se tient à mon chevet, qui me servira de scribe ; il va de soi que, soupçonneux comme jamais, je vérifierai la retranscription d’un œil critique : trop peu de fonctions me restent pour que l’on puisse me contester la mise en service de celle-là. Il n’y aura d’ailleurs pas forcément que des lettres : pourquoi ne donnerais-je pas mon sentiment sur telle ou telle situation, si cela me plaît ? Ou sur telle ou telle personne ? Qui ira chicaner le droit d’un invalide à exprimer tout ce qui lui passe par la tête, puisqu’il ne lui reste guère que ça ? Et s’il me plaît de me remémorer des images de temps anciens, les émotions de temps disparus, de tenter de retrouver la force et la saveur des émotions vierges, avec leur puissance émotionnelle, tellement intenses qu’elles pouvaient provoquer un petit choc cardiaque, accompagné de tremblements, et parfois même de spasmes, qui m’en critiquera ? Je ne peux plus vivre que par procuration, et dans mes souvenirs : la vie vécue est passée, il ne me reste que la vie fantasmée, le vie recomposée par le prisme kaléidoscopique de la mémoire, qui filtre et réagence souverainement, comme il lui plaît. Et si somme toute c’était la vraie vie, et que ce soit Proust qui aurait eu raison, dans sa recomposition et sa réécriture de la vie, et que ce soit la littérature qui soit la vraie vie ? Peut-être m’autoriserai-je des tons différents, jouant sur divers registres : qui m’empêchera de revêtir plusieurs défroques, qui me permettront de varier l’angle d’attaque de mon outil ? Aussi bien, assieds-toi, scribe, et écris ! Je veux invoquer d’abord, en rite propitiatoire, le souffle qui m’habitait, et que je voudrais sentir m’animer. Mistral, Frédéric Mistral, le bien nommé, provençal ardent et à la parole de feu, place cette invocation au début de Mireio : « enfioco mi paroulo et douna mé d’alen », enflamme mes paroles et remplis moi de souffle, aussi, lui faisant écho, je dirai -Mon bon ami, trop d’années à ne faire de ta vie que ce que le coercitif héritage judéo-évangélico-bien-pensantique te permettait de réaliser. Certes tu avais transgressé, tôt, et avec une ardeur qui me mettait la joie au cœur. Mais, trop vite happé par le prégnant héritage sus-nommé, tu as bien mignonnement rangé ton attirail au vestiaire, que dis-je, au secret. Aussi ne puis-je te souhaiter qu’une chose, mon beau castré, que tu retrouves la fougue véhémente, brouillonne et iconoclaste de tes jeunes années, même si une certaine prudence consciente des conséquences de tes provocations t’habite à présent., Ton double gémellaire. – Aussi, d’abord, dire un peu de beau.
Et arpenter avec Georges Perec les allées et frondaisons du souvenir, en se plaçant sous l’invocation incantatoire, et complémentaire, du « je me souviens ».
Je me souviens: étage. L’étage craquait sous les pas: sous la moquette sombre, il y avait un parquet dont les lames jouaient comme toutes les lames de parquet, si sensibles aux variations hygrométriques et si aisément attaquées par la moisissure ou les insectes xylophages. Parquet pourquoi d’ailleurs, lors qu’un revêtement sudiste, tel que la brique pilée mêlée de chaux qui couvre la quasi-totalité des sols des plus beaux édifices de Venise, aurait bien mieux convenu ; il est vrai que sa pose demande main-d’œuvre qualifiée et abondance de manœuvres, et que c’est vraisemblablement un savoir-faire qui s’est perdu, du moins tel qu’il était à l’origine. Les revêtements d’entrée de logements bon marché en sont la piteuse réactualisation, connue sous le terme de granito. L’escalier descendait en tournant en U au milieu, des marches en marbre blanc, assez commun, une main-courante en bois poli, peut-être en noyer, des barreaux de fonte coulée, avec des motifs en rehaut en bas, au milieu et en haut, un modèle que l’on voit fréquemment dans les bâtisses de cette époque, début du 20ème, prospérité, industrie métallurgique à son apogée, exposition universelle, pavillon de Brighton, prodiges des dentelles de métal aériennes, ô Baltard, ô Eiffel, concepteurs grandioses, architectes industriels, créateurs d’une esthétique nouvelle. Et aussi, en filigrane, France remboursant la dette de septante en un temps record, et les 50 années jusqu’à la der , empire colonial dégorgeant ses richesses sur les quais de Marseille, du Hâvre….Marqueteries françaises embellissant les bordels d’Arizona, machines à coudre cousant des années-lumière de calicot d’Aden à Bombay, de Beyrouth au Tonkin. Ouvriers agités de spasmes de changement, profondes secousses d’un monde en mutation, prolétaires conscients d’être une classe, et d’être indispensables à la prospérité. Derrière les épaisses portes de bois -dans les temps où fut équipée cette partie centrale de la bâtisse, une bonne qualité avait été retenue , bonne qualité voulant dire dans ce cas panneaux épais, bois franc, exempt de défauts. Ce n’était pas qu’il n’existât pas de qualité inférieure: simplement, le fonds commun de référence sur la qualité des éléments employés faisait que le commanditaire était parfaitement à même de contrôler la fourniture et le travail. Réduit à ma condition de chrysalide, euphémisme qui m’évite l’emploi du vocable larve, dont la sonorité même évoque quelque chose de veule, d’inaccompli, je jouis d’une toute-puissance inattendue, et peux me transporter en esprit , et me transformer en qui me plaît, commanditaire de l’ouvrage, maître d’œuvre qui l’exécute, tâcheron ou manœuvre. Tiens, pour voir, je vais revêtir la peau du donneur d’ordres. Scribe, note donc ce que je veux souligner au maître d’œuvre :
Monsieur , je tiens par la présente à vous remercier du soin que vous avez apporté à la construction de l’aile nouvelle que je vous ai commandée. Présent chaque jour sur le chantier, j’ai pu vérifier que vous aviez scrupuleusement utilisé les matériaux prescrits, sans tenter d’en économiser : vous savez que je n’approuve pas les économies apparentes, sous la forme de chaux sous-dosée ou de pierre défectueuse. La dépense n’en est que médiocrement diminuée, et la pérennité de la bâtisse en est, elle, grandement affectée. J’ai vu que vous avez également pris soin de choisir des bois pour la charpente et les parquets qui soient sains et sans défauts, bien secs, sans signes de vrillage ou de flambage. J’ai examiné également toutes les menuiseries que vous avez livrées, avant que les peintres ne commencent à imprimer : la qualité en est tout à fait satisfaisante. Je continuerai donc à suivre le chantier, et vous tiendrai informé de mes remarques, salutations.
Je rêve ; mon esprit vagabonde, baguenaudant d’une pensée l’autre –j’ouvre une parenthèse, pour le plaisir de faire le cuistre, et agacer qui le veut, quand Céline écrit « D’un château l’autre » c’est évidemment peu argumentable syntaxiquement. Je le paraphrase donc pour le plaisir de provoquer. Etendu comme un gisant, je jouis d’une liberté étonnante : il m’est loisible de me diriger où je le veux, d’évoquer avec une précision cinématographique tel moment de mon existence, d’appeler à la vie tel spectre, être qui a croisé mon chemin dans tel moment particulier, moment vécu que je peux rappeler, contempler, et revisiter. Ainsi l’épopée louisianaise ….mais j’en parlerai plus loin, il me revient le souvenir de quelques courriers adressés assez récemment, et que je veux partager. Ils l’ont été pour le compte de l’une de mes lioncelles, et j’ai plaisir à retrouver les termes dans lesquels ils avaient été formulés, ainsi, au conseiller d’orientation :
Monsieur,
il est probable –et, en tout état de cause, des plus souhaitable- que l’élève Tabitha S….. continue d’être répertoriée sur les tablettes de l’Education Nationale comme une élève lambda d’une obscure classe de seconde. C’est d’autant plus souhaitable qu’il s’agit en fait d’une couverture, masquant des activités infiniment plus exigeantes : non contente d’être une sujette de Sa Très Gracieuse Majesté, d’arriver à dissimuler sa parfaite connaissance du théatre élisabéthain sous une apparence d’ignorance désinvolte, et d’envoyer ses réflexions de visu à un grand journal britannique qui l’a mandaté à cet effet, cette demoiselle, qui feint donc d’être scolarisée à BAC – 2, travaille en fait à une thèse de doctorat en sciences sociales, sous l’intitulé « Du labret au piercing , analyse phénoménologique de la fonction de mutilation chez les Karens et son appropriation à Bagatelle». Or vous n’êtes pas sans savoir que les Karens, gambadant peuple des hauts plateaux, habitent les confins du Laos, et plus précisément le nord de la Thaïlande. Un tel travail de terrain, nécessitant analyses, mises en perspectives et autres techniques anthropologiques, demande ordinairement à tout le moins plusieurs mois d’immersion. Consciente des enjeux que sa poursuite d’un Bac fort dévalué, mais néanmoins existant, impliquent, la chercheuse sus-mentionnée n’effectuera donc qu’un rapide survol de son terrain d’étude, un repérage en quelque sorte. Avec un remarquable sens tant de l’à-propos que du timing, cette étude se déroulera du 24 octobre au 16 novembre, lui permettant par conséquent de partager avec ses condisciples le fruit de ses observations dès le 19.
Ou cette autre, où je tentais de récupérer une hypothétique bourse pour le compte de la même demoiselle :
Madame, monsieur,
c’est un fait patent, les jeunes filles ayant dépassé les 17 ans connaissent toutes les subtilités des procédures nécessaires pour bénéficier d’une aide allégeant l’effort financier que représente le coût des stages menant au BAFA . Voyez plutôt : par précaution, et de crainte qu’un rôdeur nocturne et mal intentionné ne leur vole subrepticement les formulaires, elles les dissimulent avec une ruse qui espanterait le monte-en-l’air le plus chevronné. Suite à quoi, elles peuvent produire lesdits documents a posteriori, en s’enorgueillissant de les avoir si bien celé. Certes, il eût fallu envoyer ces formulaires avant d’accomplir les stages ; mais l’important n’est-il pas de les avoir si bien caché que nul ne savait plus qu’ils existaient ? Je viens donc vers vous avec une requête que vous subodorez peut-être : Jeunesse et Sports ne peut me verser l’aide à laquelle je pouvais prétendre, puisqu’il fallait en faire la demande avant les stages ; cependant, si les CEMEA acceptaient de me rétrocéder le montant de l’aide, soit 151 eur, Jeunesse et Sports leur ferait un virement du même montant.
Cela concernant la ravissante et non moins inventive Tabitha S….dont le n° d’inscription était le 15946 pour le formation générale, et le 16174 pour l’approfondissement.
Dans l’attente d’une réponse que j’espère magnanime, et tout en continuant à m’émerveiller de cette si belle capacité à gérer les affaires courantes qu’ont les post-adolescentes, en vous remerciant d’avance,
Ayant bissé, ne trisseré-je point ? Certes je le ferai, et pour le plaisir de montrer toute l ‘éloquence que j’étais à même de déployer en faveur de mes descendants :
Ah ! je les vois déjà, fébriles et anxieux
Cherchant l’ombre de Tabi sans espoir dans la cour…
(Que les mânes de Brel me pardonnent)
Monsieur le professeur,
j’entends bien : sa disparution, manifeste, éclatante, s’imposa avec évidence, comme lorsque le doux ramage de la gent ailée se tait subitement, le long de l’Orénoque, au passage du jaguar, ou que la cacophonie multitonale de la cité s’interrompt brusquement du fait d’un événement d’une puissance surnaturelle. Ses thuriféraires propagèrent le bruit qu’elle avait été enlevée au firmament car les angelots fessus des églises baroques la voulaient contempler de plus près. Plus réalistes, d’autres admirateurs la voyaient soignant de ravissants petits noirs aux grands yeux écarquillés de l’émerveillement de la voir si blanche. Ceux qui la jalousaient firent courir la rumeur qu’elle avait ouvert un tripot à Macao, et que, roulant des épaules comme marin en bordée, le mégot pendant sur la lippe, elle haranguait dans un portugais mâtiné de castillan de minuscules chinois parcheminés agglutinés le long d’un comptoir de teck. C’est qu’elle laissait un grand vide : la classe où elle avait coutume de tenir salon, et où elle menait avec son brio naturel force controverses mêlées de diatribes, retomba, d’un coup, dans un silence sidéral. Seuls se pouvaient ouïr les crissements ténus des pattes des araignées, pelotonnées de froid et serrant leur mantille. Des recherches furent lancées : dans toutes les vicinités de Tarn et Garonne s’étalaient des affiches où son beau visage classique posait des yeux qui ne cillaient point sur le passant saisi ; il est vrai que pour susciter l’implication du quidam, ses nobles géniteurs avaient inventé leur trésor, la prunelle de leur yeux, une photo d’elle où, à l’âge de 3 ans, ayant été spoliée de ses droits au biberon par sa puînée, elle lançait au monde le long regard intense empreint de mélancolie de celle qui toujours se battra contre ce qui lui déplait. Coupons court, heureuse nouvelle, elle a été retrouvée, coule des jours de joie parfaite et de transgression délicieuse, n’entrevoyant de réintégrer son centre de formatage qu’une bonne semaine passée le retour officiel ; il est vrai que les aéronefs chinois sont fort lents, volant à la bière de riz. Aussi réjouissez vous avec elle, ô mortels, de ce qu’en ce pays endolori, contracté, constipé, raide comme sa justice à force vitesses, une ravissante, exquise, brillante, revendicative, justicière et redresseuse de torts petite damoiselle, ait eu l’honneur et l’avantage d’aller représenter le pays qui s’enorgueillira de l’avoir enfanté, quelque jour, en des contrées lointaines et plus particulièrement visités par ses compatriotes à des fins comparatives sur les vertus curatives et thérapeutiques des actes de kinésithérapie communément désignés sous le vocable « massages ».
Qu’on se le dise !
Louisiane, disais-je, Louisiane où j’atterris un beau matin : l’expression est convenue, car s’il m’en souvient bien, il faisait gris et froid et ce n’était pas la Louisiane mais le Texas. La première impression de l’Amérique pauvre était que les lieux dévolus aux classes défavorisées étaient sordides, à la limite du misérable. Chichement pourvu en papier vert à l’effigie des pères de la nation lorsque j’arrivai, les bus Greyhound, utilisés principalement par la population pauvre, noirs, mexicains et latinos, et blancs journaliers se déplaçant à la recherche d’emplois précaires, étaient le moyen de transport logique pour aller du Texas en Louisiane. Les toilettes des stations baignaient dans une lumière glauque, faiblarde, les miroirs des lavabos étaient fréquemment cassés ou ébréchés, les carrelages étaient pisseux, des portes manquaient aux box fermés, des déchets de toutes sortes emplissaient les urinoirs. J’aurai plus tard la même sensation d’abandon de toute une catégorie d’hommes sur une plate-forme d’extraction de pétrole dans le golfe du Mexique. C’est un des aspects par lequel l’Amérique dévoile une dureté, une inaccessibilité à la pitié, et la profondeur d’un racisme lié à la couleur et à la condition sociale ; les mêmes choses se vérifient dans les reportages sur les prisons américaines, où quelque chose d’impitoyable transparaît. L’évangile cohabite sans le moindre état d’âme avec ce monolithisme, l’esprit même de la variante américaine du puritanisme anglo-saxon étant la responsabilité individuelle, et par conséquent, dès l’âge défini comme de raison, une loi inaccessible à la pitié, et qui ne croit guère à l’amendement, et à plus forte raison, la rédemption, de l’individu coupable de transgression. La perception européenne des facteurs déterminants qui façonnent les classes pauvres, tel que la sociologie entre autre en donne lecture, l’évidence de ce que le cumul des handicaps culturels et raciaux donne, sinon des excuses, du moins une grille de compréhension des enjeux, n’existe pas dans le système cohérent qui façonne et corsette tout un pan de la société américaine. Mes souvenirs sont anciens, ce qui était vrai en 79 ne l’est peut-être plus que partiellement à ce jour, les populations latinos ayant sans doute passablement changé la donne. Ne vivant plus que par la pensée, n’ayant plus de corps que comme réceptacle, et enveloppe, je suis libre de laisser mes pensées vagabonder, et évoquer tel ou tel aspect d’une expérience que j’ai vécue, du temps que j’étais encore ingambe. Il me revient des bouffées de réflexions du temps où j’officiais comme régulateur et pacificateur des tensions sociales, plus communément désigné sous le vocable d’éducateur. S’y adjoignait la qualification bonifiante de technique : dilettante de toujours, mon parcours a inclus la pratique de l’ébénisterie, à un niveau suffisamment professionnel pour que je m’en détourne au moins comme gagne-pain, et ne l’utilise plus que comme support éducatif, et source éventuelle de revenus annexes. J’utiliserai sans cesse ce regard croisé que donne le contact de la matière, et passerai tout à tour de l’angle de vision du concepteur et opérateur de formation qualifiante à celui de l’ouvrier, conscient des enjeux de la dépossession de son savoir-faire au profit d’une uniformisation linéaire. Pour illustrer ce propos, ce ne sont plus les esthètes, et depuis beau temps, qui dessinent les courbes d’une pièce tournée, mais les gestionnaires, qui raisonnent en durée de coupe d’outil, et en coût d’affûtage. Il me revient certain courrier que j’eusse dû écrire, et qui ne le fut point : il est toujours temps de réparer, même sur le tard. Il se fût adressé à un imaginaire directeur de centre d’hébergement, pour l’informer de ma désapprobation des principes régissant l’octroi des pécules dans l’activité que j’encadrais.
Monsieur le Directeur et argentier du royaume,
permettez moi de formuler quelques remarques sur certaines incohérences que je constate dans le système de gratification qui s’applique dans l’atelier que je dirige, et qui me semblent affaiblir considérablement la portée et l’intérêt de ce qui s’y travaille.
En effet, la structure dans laquelle j’ai l’honneur et l’avantage d’officier se propose un but de remobilisation de personnes en grande difficulté, n’ayant plus exercé d’emploi depuis parfois très longtemps, soit du fait de pathologies que vous connaissez fort bien, addictions diverses puisque le politiquement correct nous enjoint d’utiliser à présent ce vocable en place de termes trop connotés, paraît-il, tels que alcoolisme ou toxicomanie- soit comme résultante d’une inadaptation sociale, notamment à la tenue d’un emploi. Or c’est là que réside toute l’ambiguïté : l’atelier est décrit comme un lieu de remobilisation, dont la consonance évoque, vous en conviendrez, une démarche thérapeutique ; auquel cas, on ne voit pas très bien au nom de quoi le fait d’être bénéficiaire d’un tel dispositif devrait ouvrir droit à une forme quelconque de rémunération. Sauf à poser le principe que tout malade en cours de rééducation ou consolidation doit être rémunéré pour sa présence et sa participation à sa propre guérison : la pente pourrait en être dangereuse, et d’aucuns pourraient tomber malades pour pouvoir être payés à guérir. Si d’un autre côté on définit l’atelier comme un lieu de formation adapté, très en amont de formations de type AFPA, qui pourraient en être la continuation logique, ouvrant donc droit à une rémunération, il est indispensable de définir un parcours formatif avec des exigences et des passages obligés : le pathétique exemple du RMI et de son inutilité absolue comme outil d’insertion ne fait que conforter ce propos. Qui dit passage obligé dit évaluation, celle-ci permettant ou pas d’accéder à l’étape suivante, de rétrograder, ou d’être exclus. Notre système européen fonctionne ainsi, quel que soit le domaine auquel on fait référence. Il n’est certes pas dans l’air du temps des antiennes sociales d’estimer que lorsque une part significative du budget d’un pays, alimenté par les contributions importantes des actifs, est consacrée à des investissements de cette nature, la moindre des choses est d’en exiger des comptes, et d’évaluer si le coût est justifié par le résultat. Ce dont je doute fortement personnellement. Je souhaite par conséquent que nous entamions une réflexion sur les enjeux présents dans cette notion de pécule, et sur quel versant nous comptons nous situer, en gardant présent à l’esprit que le fait d’être exclus de formation n’est pas anodin, et suscite tout naturellement des conséquences sur la prise en charge globale, notamment au niveau de l’hébergement : pour reprendre l’inusable référence de l’AFPA, si vous êtes débarqué, vous perdez automatiquement votre hébergement, ce qui est du strict bon sens. Dans l’attente de vous lire, etc….
Autant la lecture des Dépossédés, exploration affective, vécue en empathie par l’auteur et le photographe qui l’accompagnait, des classes ouvrières anglaises, irlandaises et écossaises laminées par le thatchérisme, survivant dans une précarité de survie d’une difficulté et d’une dureté inouïes, où se retrouve toute la mécanique implacable et la logique mortifère du discours moralisateur des classes possédantes, provoque un choc, tant la bonne foi –et l’absence de révolte- de ces bons pauvres est à l’opposé de ce que nous pouvons observer dans le système français, autant le post-socialisme et les effets pervers des mesures votées en ces temps ont induit une reconfiguration dans laquelle nous voyons apparaître depuis une vingtaine d’années une catégorie nouvelle de professionnels des transferts sociaux qui, bénéficiaires depuis sa création du RMI, ayant parfaitement intégré l’absurdité d’un système dans lequel travailler est moins avantageux que bénéficier des minimas sociaux dès lors qu’ils sont complétés d’avantages annexes –gratuité des transports, CMU, accès aux structures caritatives de distribution de nourriture gratuite, attendent paisiblement que les premiers retraités RMIstes apparaissent d’ici à quelques années, grands gagnants d’une redistribution qui prélève sur les travailleurs à faibles revenus, accroissant ainsi le ressentiment et l’incompréhension. Il me revient des images issues de Vol au dessus d’un nid de coucou, traduction à mon sens exécrable de One flew over the cuckoo’s nest, expression parfaitement repérée en anglo-américain, qui n’a aucun sens décryptable en français, le coucou n’étant en rien associé à la folie, mais bien plutôt à une particularité qui ne peut qu’hérisser le poil du sédentaire franco-français lambda, l’occupation sans titre de l’habitat, même sommaire, d’autrui. Le squatteur ailé, en somme. On se souvient d’une infirmière provoquant, par la seule évocation de la réaction que pourrait avoir sa mère en voyant ses agissements, des symptômes très violents de régression chez un des jeunes internés. Aussi ne puis-je m’empêcher d’écrire à cette mère fantasmagorique, qui constitue en quelque sorte l’archétype et le parangon d’un certain habitus wasp, une vision du monde façonnée par une lecture de la bible d’où est expurgé le remugle des chameaux, l’odeur lourde des cuirs tannés imparfaitement, celles des chevreaux plus faibles gardés sous la tente, le temps qu’ils puissent broûter, de la cuisine grasse, dans un chaudron unique, où chacun met la main, les habits maculés, patinés d’une crasse lentement et savamment édifiée durant des mois.
Madame,
bien que particulièrement attentif et respectueux de toutes les qualités remarquables dont vous faites constamment preuve, incluant un dévouement inlassable que chacun peut vérifier, je me sens néanmoins contraint à vous faire part de certaines observations que j’ai pu faire.
Tout le corpus auquel vous vous référez n’est qu’un manuel, un mode d’emploi : non seulement il le revendique, mais, différant radicalement en cela d’autres manifestations révélées de mystères sacrés, il ne prétend pas que la vibration sonore, l’incantation, soit porteuse de puissance ou de révélation. Pas de mantra donc dans votre dogme, encore que ce soit le rabbin divulgateur aux nombreuses êpitres qui rompe avec une tradition bien établie dans la synagogue, et qui elle laisserait à penser que la prononciation effective de la Thora, en ce qu’elle est parole révélée, sinon recrée le monde, du moins le maintient : d’où l’effroi sacré des juifs devant le nom divin et qu’il est interdit de prononcer. Mais nous postulerons, dans la foulée de l’apôtre voyageur, que seul l’esprit de la doctrine soit important, et que par conséquent la langue dans laquelle elle est exprimée n’ait qu’une importance tout à fait secondaire : ce qui explique surabondamment les destins très différents du judaïsme et du christianisme, lequel est par nature prosélyte. Je n’épiloguerai pas sur nombre d’incohérences, tant historiques que dans la trame même du texte, qui ne vont pas sans laisser une certaine inquiétude : ou un texte est révélé, et il n’est pas le seul à revendiquer de l’être, et alors le moins que l’on puisse en attendre est sa fiabilité sans faille, ou on admet la possibilité d’erreurs de retranscription, donc d’écart par rapport à une norme. Mais ce n’est pas là que réside le véritable problème : la civilisation dont vous êtes issue s’est approprié le texte de référence, et l’a ajusté à ses besoins d’hégémonie politique, culturelle, et évidemment religieuse. Il est en effet pour le moins piquant que vous puissiez mentionner comme un détail d’une certaine hauteur spirituelle qu’une certaine autorité de votre connaissance, enseignant appointé de la doctrine dans un des centre de formation plus communément connu sous la dénomination d’école biblique, n’hésitait pas à se gausser de la plainte des israélites dans le désert regrettant les oignons et les aulx d’Egypte, en relevant qu’ils souffraient du manque de ce qui pue. Il serait oiseux de dévider les innombrables bienfaits desdits alliacés, amplement répandus dans les inestimables chroniques dont regorgent les magazines féminins ; ce détail, pour anecdotique qu’il soit, me paraît révélateur d’une reconstruction du monde selon votre idéologie dominante, et d’autant plus inquiétante qu’elle est article de foi pour la grande majorité d’un peuple. Peuple dont tous ceux qui en ont eu quelque pratique vantent l ‘appétit d’ogre, joint à la volonté d’imposer sa culture universellement : résurgence par delà les mers de quelque chose de ce qui animait la pax romana. Cette certitude béate de sa propre excellence porte aussi en germe ce qui amène sa chute : il est heureux pour votre peuple qu’ayant fait découvrir les délices de l’abrutissement alcoolique aux peuples qu’il a spolié pour nourrir son expansion sans limites, ceux-ci s’y soient laissé emprisonner, au point de ne rien susciter, ni créateurs protestataires, ni juristes éminents, qui, vous prenant à votre propre piège, sur la base de votre propre constitution, vous oblige à leur restituer les terres que vous ravagez depuis des siècles, après en avoir exterminé les espèces animales. Universels donneurs de leçons, du haut de votre arrogance, vous regardez avec condescendance les petits peuples que vous asphyxiez et à qui vous expliquez, comme vous l’avez toujours fait, ce qui est bon pour eux. Mais revenant à vous, chère madame : vos engagements ont ceci de pathétique qu’ils mélangent tout. La remise de toutes choses aux mains d’un juge autorisé, quoique immatériel, et dont l’avènement se fait attendre, vous dispense de tout engagement personnel militant véritable. Vous compatissez certes à la souffrance des opprimés, mais jamais on ne discerne chez vous une volonté d’en finir avec la tyrannie. Et les tyrans. Car nous touchons là à un domaine clos, un terrain délicat : vous réussissez avec beaucoup d’entregent et de talent à préserver la lueur diaphane de votre auréole, en donnant à voir que seule une spiritualité hors normes peut permettre de supporter les conditions d’existence au quotidien que chacun peut vérifier : les barrissements d’otarie de votre faire-valoir et comparse vous crédite délicieusement de points de bonification, du moins dans le pré carré où vous officiez. Prudence tout de même, car il n’est pas garanti que le préposé aux récompenses célestes applique une grille de lecture aussi grossière, et que des paramètres plus fins ne soient appliqués. De même que les peuples ont une vision géographique du vaste monde qui se déploie par rapport à eux-mêmes, ce qui déforme curieusement et singulièrement les autres, votre outil de référence est étalonné Canaanless, ce qui vous fait voir toutes choses à travers le prisme déformant de votre culture de dominants. La respectabilité constatable et opposable à tout tiers et la conformité à la norme de votre obédience vous suffisent, et n’impliquent nullement une adhésion personnelle ou un engagement coûteux sur les thèmes de base. Lors même que votre dogme exhorte à l’empathie, donc à l’engagement, vous distanciez, vous, et remettez toutes choses à celui qui a toute autorité : or, tous les progressistes de votre bord ont été des lutteurs opiniâtres, qui bien loin de s’en remettre à une hypothétique et lointaine parousie, se colletaient avec acharnement face à toute injustice. Mais, constatant que vous baîllez, je reviendrai sur tout cela dans un prochain courrier, avec des exemples concrets, avec mes salutations
L’infirmière a ouvert les fenêtres et le soleil entre à flots dans la chambre. Des ondes chaudes courent sur la peau de mon visage : je ne vis plus qu’à travers lui, en ce moment précis. La chair est-elle vraiment de l’énergie retombée à un niveau vibratoire faible, comme l’enseigne la médecine ayurvédique, recoupant certains enseignements du christianisme primitif, et la physique quantique ? Si donc j’étais un yogi accompli, je pourrais mentaliser la reconnection des faisceaux lésés de ma moelle épinière, les étirer, chacun de son côté, les renouer en une épissure : s’il est possible d’arrêter son flux sanguin, et de stopper la circulation dans un membre à volonté, s’il est possible de dérouler ses intestins hors de son corps, de stopper son cœur et le refaire démarrer, de mettre ses fonctions vitales en sommeil, sans amener de lésions cérébrales, alors je peux m’autoréparer.
Quel tourbillon que les pensées qui vagabondent ! Il faut que j’apprenne à les mener en troupeau serré et compact, vers un point précis que j’aurai décidé : à les laisser cabrioler à leur guise, beaucoup disparaissent, happées par les cavernes qui béent de part et d’autre des patûrages que nous traversons. Pas de chien, intelligent et fidèle, pour regrouper ces mignonnes enjôleuses –dis papa, t’as vu les nuages, c’est la tête d’un géant, et pourquoi les nuages ils ont des têtes de gens ?- la méditation m’aiderait à apaiser ce mouvement brownien permanent, à entrer dans le lac froid, pur et calme, cristallin et acéré. Mais je ne sais pas comment y parvenir, et je me borne à galoper en braillant, ridicule berger d’alpage à la galopade derrière la débandade de mes pensées, de mes souvenirs, de mes espoirs, de mes désirs inassouvis. Ce qui me reste, c’est savourer les potentialités, rejouer infiniment le cours de mon existence, nier que j’aurais pu être autre que celui que je suis. Fallait que je passasse….
Cette bribe de vers de mirliton que j’avais écrits pour me présenter, quelque part, me fait me remémorer l’état des lieux liminaire, narquois, que j’avais fait à la vieille C…, retrouvée après tant d’années, par la grâce de ces sites dont le fond de commerce est la mise sur le marché et le croisement d’infos personnelles, comme si l’angoisse existentielle de cette dissolution planétaire dans un magma inidentifié, binarisé, où l’histoire de vie des individus s’atomise, et devient si relative que… Que ce que cet individu rencontré lors d’un ces conseils d’administration d’une de ces associations qui avaient fleuri sur le terreau généreux du socialisme étatisé, et qui proposait un lieu de vie, où des enfants autistes, psychotiques, et handicapés mentaux étaient accueillis, dans la mouvance de pensée et la volonté de poursuivre la quête de Fernand Deligny, m’avait dit, avec netteté, et qui m’avait tant horrifié, et déstabilisé, que je l’avais gardé de longs jours en moi comme une tumeur. Que nous étions tous pareils. Que nos histoires de vie étaient toutes les mêmes. Qu’il suffisait de reculer d’un pas pour voir que la fourmilière n’était que fourmilière, et l’individu, stéréotypé. Et je balbutiais, le cœur battant à grands coups « mais les artistes, tu oublies les artistes, ceux qui réécrivent le scénario où tout est inéluctable, ceux qui argumentant âprement à la face des dieux, leur volent le feu et le jettent dans les draps et les coussins, qui foulent les précieux tapis de Samarkande de leurs bottes crasseuses…. » Et l’individu fixait son œil froid, sans répéter sa thèse, mais continuant à la soutenir, narquois et imperturbable, par son attitude.
Fallait que je passasse
Par toutes ces vallées
Que je me dégoûtasse
D’avoir atermoyé Fallait que je vivisse
Comme bœuf à l’enclos
Pour que je réagisse
Et déclare forclos
La morne tempérance
Et la diplomatie
Tout ce qui sent le rance
Et l’un peu trop recuit
Le train du quotidien
Et les soucis du jour
L’ennui du lendemain
Le travail sans amour
Il partait bien pourtant
Sur son esquif joyeux
L’Ulysse conquérant
L’artiste valeureux
Comme arc une guitare
Comme flèches ses mots
Qu’est ce qui l’arrêta, quel dard
Figea sa course de héros ?….
J’écrivais donc à cette vieille amie perdue de vue depuis tant d’années –je revois tes bottes de daim, ô belle squaw, hélas qui ne fut point mienne, ta jupe assortie, avec tant de netteté, à trente ans de cela, que j’en pourrais compter les franges, preuve que nous enfermons en nous, sous format compressé, notre vie, nos amours, et par extension, le monde même. Et la seule chose que Proust ne savait pas, c’est que l’odeur, pour l’un, l’air de l’aria, pour l’autre, déverrouille le fichier enfermé, et réactive, aussi palpable et vrai, au-delà des années, la réalité de la vie.
Quel plaisir, délicieuse C……..,
que de lire un ton léger, enjoué, fin: tu n’as pas changé, et je t’en félicite.
Mes allusions à un voeu de pauvreté ne sont pas que simple boutade: une partie de ma vie s’est passée à l’ombre tutélaire certes, mais fort peu rémunératrice, d’une -secte-? assemblée christiano-évangélique, où la préoccupation essentielle était l’eschatologie, donc la venue sur les nuées du messie. Il va de soi que dans une telle attente, on ne fait pas grand chose d’autre que prier, engendrer (puisqu’on n’a pas la télé) et autres innocentes distractions. Qui plus est, étant le produit d’un couple exceptionnellement hétéroclite, avec une mère missionnaire baptiste américaine venue prêcher la bonne nouvelle non, comme il se doit, aux grands yeux écarquillés de petits noirs reconnaissants, mais à d’honnêtes français, méconnaissant sans doute que ce sont les huguenots chassés par Loulou XIV qui furent les fondateurs de l’Amérique, et d’un père tendance latin jouisseur, le choc ne pouvait être que violent. Je m’en soigne encore.
La modestie faisant partie des attributs -je n’aurais pas la cruauté de dire oripeaux- du disciple sus-évoqué, pense à Witness, j’ai donc modestisé pas mal d’années, avec une activité d’ébéniste restaurateur d’objets d’art. Noble tâche, fort mal payée. Si l’on y ajoute que, vivant dans le trou du cul du sud-ouest, car j’aime à me doter d’handicaps, la clientèle était clairsemée et parcimonieuse, tu saisiras les raisons de mon impécuniosité.
Mais je m’en soigne: rejetant un jour l’étole et le cilice, j’entrai en formation, jeune et fringant quadra, et au terme d’une formation de 3 ans, me retrouvai éduc spé, ce qui me permet à l’heure présente de veiller sur mes ouailles -pardon, mes usagers- au sein d’un atelier de réinsertion pour mecs largués -et filles, j’ai rien contre mais il y en a peu.
Ambitieux de surcroît, votre très humble serviteur brigue présentement un poste de chef de service, dont son entregent et les menus cadeaux qu’il dispensera habilement lui faciliteront l’accès. Lol.
Découvrant, mais un peu tard, les vertus de l’argent, notre ex-puritain en voie de sanctification vend à tout va sur ebay, et utilise insolemment son argent non à faire le bien, mais à partir vers des contrées exotiques, ce qu’il fait pas plus tard que demain, où il visite son aîné, autre casseur de briques, qui s’entraîne à la boxe thaï au milieu d’indigènes qui le font eux, parce que c’est un moyen d’échapper à l’usine. J’emmène une de mes 2 bambinettes (17 ans et demi), l’autre étant un peu trop pétardo-toxico pour me permettre un voyage paisible en sa compagnie. Ma fortune est encore trop peu assurée pour que je la dilapide en honoraires d’avocats marrons pour lui éviter la pendaison ou l’incarcération à vie, comme cela se pratique si communément dans ces contrées où les petits crétins d’étrangers s’imaginent bénéficier de l’immunité diplomatique.
Copropriétaire avec la petite basque d’un grand vaisseau de pierre, une ferme quercynoise agrémentée d’hectares en friche, restaurée splendidement avec un goût très sûr, comme le commente sobrement l’agence où elle est en vente, je compte, si vente se fait à mon prix -splendidement élevé-, investir dans de l’immobilier (non seulement j’ai appris à tout faire, mais je sais comment faire faire) puisque ce n’est pas ma retraite d’ex-moinillon qui risque de me permettre de vivre mes années à venir d’une manière à peu près décente. Malgré le faible taux de la roupie et du bath.
Parallèlement, suivant une formation en systémie, je compte, dès que je serai diplômé, ouvrir un cabinet de psychothérapie familiale à mi-temps.
Sur ce, belle dame -j’imagine que tu l’es restée-, à bientôt,
P…
J’ai besoin de toi, scribe, pour que tu notes quelques courriers à destination de mes descendants, car j’entends marquer de loin en loin un état des lieux, et leur témoigner de ce que je ressens par rapport à leur parcours
Mademoiselle ma fille,
souffrez que je vous félicite ci-après de l’excellent dessein que vous conçûtes autrefois de naître dans l’estimable baronnie de Peyronnet : vous n’auriez pu trouver lieu plus propice aux grands projets que vous formates dès qu’advenue en ce monde, capture de têtards, prise de grenouilles et expériences in vivo afférentes.
Votre intelligence se développant à proportion de vos intérêts pour les sciences naturelles, vous étudiates avec une ardeur impétueuse tout ce que le génie humain avait produit, et qui pouvait nourrir et accroître votre curiosité pour la culture : rien de ce qui était humain ne vous était étranger, et c’est ainsi que l’on vous vit dévorer, avec une précocité troublante, la série complète des Martine, talonnée de près par le Club des Cinq, flanqué du Clan des Sept. Vous administrant avec une économe sagesse qui vous poussa, fort tôt, à faire votre l’adage
après l’effort, le réconfort,
vous aviez la sagesse de relâcher de temps à autre cet intense assimilation et vous divertir d’oeuvres plus légères, mais édifiantes cependant, Oui-Oui notamment, et quelques ouvrages d’un certain London, vagabond de son état, et accessoirement ami des bêtes. L’écrit vous fascinait déjà, c’est un fait.
Abondance de bien ne nuit pas : rarement l’adage fut-il aussi mérité que pour vous, qui vous éveillates non point casquée comme Athéna, mais la main agitée de soubressauts impétueux : ce que les incrédules prenaient pour des manifestations du petit mal, et les soupçonneux pour une forme domestiquée de la danse de Saint Guy n’étaient que les prémisses à de bien plus grandes délices : vous peindriez, que diantre !
Et à dater de ce jour, ce ne furent que fresques déroulées sur tous les murs du manoir, bisons écumants ventre à terre dans le salon, hiératiques égyptiens figés dans les retraits, et observant d’un oeil glacé, à défaut de cacodylate, les pénibles contorsions des constipés domestiques.
Vos enthousiasmes suivaient vos avancées picturales : vous franchites plusieurs millénaires de création avec des bottes de sept lieues, et passates, sans coup férir, du tribal art au collage onirico-surréaliste.
Etant à l’âge des choix sinon réfléchis, du moins coup de coeur, vous vous entichates de certaine toile aperçue dans l’arrière-boutique d’un obscur prêteur à gages de Toulouse. Devant votre émerveillement rafraîchissant, Shylock lui-même n’eut pas le coeur de briser votre joie en vous informant de ce que le petit bijou avait été peint une nuit sans lune par un vieillard catatonique s’inspirant d’images qu’il copiait dans la Redoute : il se contenta de vous voler le plus gentiment du monde, et eut même assez de remords pour vous consentir un rabais. Ce qui vous persuada à tout jamais de votre génie pour la finance, tant il est vrai qu’une expérience réussie laisse une empreinte durable -et parfois rémunératrice-.
Contemplez donc à loisir ces abîmes que vous choisites, vous pourrez toujours retourner la toile quand vous en serez lassée : et laissez moi encore vous féliciter pour la faculté de choix que vous démontrates en cette occasion, et à laquelle nous n’étions plus accoutumés
Enrichissant mon brouet de ce qui peut faire ventre, -cela me rappelle un détail d’une de ces histoires publiées dans ce triomphe de l’édition, tout au moins par ses vertigineux volumes de vente, qu’était la Sélection du Reader’s Digest dans son fascicule mensuel à destination des foyers. Je pense qu’un historien sociologue aurait la base d’un ouvrage essentiel par l’étude de l’idéologie véhiculée par ce média hors pair, probablement le plus gros tirage intérieur américain, et décliné dans une infinité de versions réacculturées à la sauce du pays cible. Avec tout de même un gros fond commun purement américain, mais dont tous les détails trop spécifiques étaient gommés. Ce rouleau compresseur éditait également l’Album des Jeunes, qui regorgeait de ce à quoi je faisais allusion plus haut, des histoires fantasmagoriques et parfaitement invérifiables dont j’étais venu, avec le temps, à être convaincu qu’elles étaient forgées de toutes pièces. Par des tâcherons payés au kilomètre, comme cela se pratique dans ces contrées où l’écriture est une technique monnayable au même titre que la mécanique ou la couture. Celle là racontait, en donnant des noms, selon la marque de fabrique de ces récits, tous construits strictement sur le même modèle, histoire d’un gamin devenu ami -disons vaguement copain- avec un gitan coureur des bois, qui savait tout des moeurs des animaux et avait une relation quasi organique avec eux. Et ce garçon expliquait que son mode de cuisine était simple, il mettait cuire -clin d’oeil à Peyrefitte- tout ce qui lui tombait sous la main dans le même chaudron. Cela me plaît, et va me permettre d’ajouter et interférer, au gré du fil de ma pensée.
Et justement, ayant parlé de Pérec plus haut, qu’il me soit permis de glisser cet abécédaire paillard avant de réécrire d’autres lettres
Abécédaire paillard
Au boulot, cochonne : dote en foutre gluant herpéfuge, illico, jacassante korrigane, la moule nauséabonde ouverte par quelque religieux salace très urgemment venu, walkyrie xénophile, youpine zélée
Mais je mentionnais auparavant quelques courriers festifs que je pourrait émettre, lors d’occasions signalées; dans ce type de ton
Très cher B…….,
je suis bien aise de la venue cadorifère de la bonne factrice, et de surcroît qu’elle ne soit pas grecque : cette pédante subtilité pour montrer qu’il reste plus de citations dans cet auguste crâne que d’ornements pileux dessus. En effet, un lyonnais illustre, Edouard Herriot, grand dévoreur de volailles et trousseur de jupons, la main libre désenmaillotant expertement le muselet d’un grand cru champenois, affirmait doctement, entre deux crises de goutte, que
« la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ».
Digression qui ne nous détournera pas du proverbe auquel je faisais allusion plus haut : en latin, on apprend que « timeo danaos et dona ferentes», ce que l’on traduit, et c’est une règle de grammaire : «Je crains les grecs, surtout quand ils m’apportent des cadeaux». Fermez la parenthèse de la cuistrerie. Je suis donc bien aise, disais-je, de ce que la bonne V……….. ne soit pas moustachue, ce qui autorise de bonnes supputations de non-hellenisme. Et plus encore que l’expéditeur des ouvrages dont tu vas faire tes délices succulentes, et qui a, lui, un pseudo des plus grecs -peut-être est-ce une discrète allusion à ses moeurs, je l’interrogerai à ce propos-, ait envoyé ma commande juste à point. Elle avait tout de même été posée voilà une grande semaine, mais en des temps où les grèves fleurissent comme l’acné au front des prébupères, on pouvait s’attendre à tout. Bonne plongée aux tréfonds de l’âme humaine, ces livres sont de ceux dont on ne se départ -ni se sépare- point, d’autant que l’édition de la Pléiade est le nec plus ultra du plaisir de lire, hormis l’édition originale. Mais l’édition originale est une joie de bibliophile, et les bibliophiles sont des amoureux de la chose, plus que de son contenu : aussi souffrent-ils même lorque l’on feuillette leurs précieux ouvrages. Tu as déjà compris qu’un seul chef-d’oeuvre est préférable à cent quintaux de verroteries : le Prince en est un exemple frappant, le grand Fédor en est un autre. Il n’a que peu écrit, mais le génie n’a pas besoin de longues redites : bonne lecture donc.
Je me souviens.L’après-midi était brûlante. En se levant de sa sieste, dans cet état d’hébétude que le sommeil de la mi-journée procure, où l’on éprouve un sentiment d’irréalité, de distance et d’étrangeté, car les sens ne reconnaissent rien autour d’eux qui établisse clairement que c’est l’heure normale, programmée depuis toujours, du lever, il descendit l’escalier et eut en face de lui le flamboiement du soleil à travers les vitres dépolies, comme un projecteur d’une puissance infinie qui aurait éclairé d’une manière presque excessive: tous les recoins de l’escalier qu’il descendait, et qui tournait en U, apparaissaient avec une netteté chirurgicale, comme sous les halogènes d’une salle d’opération, comme il aurait plus tard l’occasion d’en connaître.Arrivé au bas de l’escalier, il hésita devant la carte suspendue au mur, puis s’avança tout droit à travers le grand salon qui paraissait obscur après l’éblouissement de l’escalier. De fait, enfoui dans les profondeurs de la bâtisse dont des arbres de grande ramure ombrageait la façade, le salon, vaste surface lambrissée à mi-hauteur de boiseries chocolat, donnait toujours l’impression, lorsqu’on y entrait du dehors, la pupille réduite une mince fente par l’intensité lumineuse qui faisit vibrer couleurs et atmosphère, il fallait plusieurs secondes pour que l’oeil, admirable système automatique de correction diaphragmique des lumens exploitables par le nerf optique à des fins de décodage par le cerveau, s’accoutumât à cette quasi-pénombre, qui paraissait presque glauque, avec les taches plus sombres des canapés et des tables basses, comme les entrées des grottes sous-marines qu’on distingue à peine dans la mouvance bleue du fond marin. J’ai levé les yeux au plafond de la chambre, et les taches de lumière y dansant m’ont transporté en un éclair en un temps très ancien.
Je me souviens.
Je suis dans mon berceau; je parle aux feuilles.
Il a décidé qu’il vivrait. Il est né bleu, asphyxié, le cordon étroitement serré autour de son cou. La sage-femme, galvanisée par sa maman, a pratiqué le bouche-à-bouche le temps nécessaire pour qu’il se mette à respirer. Il est à la maison. C’est l’été. La saison est en train de s’installer. Grand remue ménage du haut vers le bas : la transhumance estivale fait descendre à la salle à manger d’été, en plein jardin, ouverte mais couverte d’un toit qui protège du soleil tous les impedimenta nécessaires à la traversée de la saison, les lourdes assiettes de faïence sobrement décorées d’un marli et d’un monogramme au nom de la maison, les couverts, de métal argenté en ces temps, d’inox ensuite, la cohorte interminable des théières de terre brune, d’une sobre forme cylindrique, des tasses, des soucoupes, des verres. Une armée en campagne, installant ses quartiers.
Les ancêtres; en voilà a qui j’aurait des choses à dire, par le canal de l’écriture. Le papet.
Je me souviens.
Ce n’est qu’une image fantasmée, née de souvenirs qui ont percolé doucement, pendant l’enfance, pendant l’adolescence; ces souvenirs d’autrui, qu’il te raconte en y mettant ce que lui entend derrière les mots. Sa pudeur, ses blocages, ses freins; tout ce qui colore la réalité du filtre atténuateur, ou embellisseur, de ce qui arrive à la conscience, dans un premier temps, et est encodé ensuite, et considéré comme parfaitement fiable, de toute bonne foi: j’y étais. Le témoin se récrie, indigné même que l’on puisse émettre un doute sur la fiabilité de son témoignage: il y était. Il fait donc nécessairement un compte-rendu fidèle, détaillé, circonstancié, de ce qu’il a vu, auquel il a assisté; Qui pourrait le faire démordre?
Il aura fallu tout le travail clinique de l’école de Palo Alto, entre autres, pour mettre en évidence que le témoin ne ment pas quand il se trompe; simplement, son univers intime a conditionné ses structures mentales à ne recevoir et encoder que les informations qui s’avèrent compatibles avec sa vision du monde. Et sa propre perception de lui-même. Et sa perception de lui-même en interaction avec le dehors, les autres, le décor;
La représentation que j’en ai, au travers de ce qu’on m’en a rapporté, bribes éparses, anecdotes décousues, les vivants n’évoquent pas les morts, dans nos cultures, dans des moments privilégiés qui pourraient être des moments forts de rattachement aux racines, au sens de la destinée de chacun, est celle d’un petit homme sec comme un sarment.
J’ai encore dans les yeux le portrait qu’en avait fait son fils, et qui fut malencontreusement volé à l’endroit où il était exposé: perte fâcheuse d’un portrait d’ancêtre, qui, abstraction faite de ses qualités picturales propres, qui étaient bien réelles, le fils en question étant un peintre de grand talent, enlève un support d’évocation pour le clan, et accentue la descente de celui dont il était l’effigie vers la dissolution, l’oubli et le néant.
Le fils, mon grand-père, avait choisi un mode de portrait ingrat, et difficile, celui de Jean le Bon, exposé au Louvre: plein profil, rien qui flatte, même pas l’éclat de l’œil. Fut-ce à la demande du portraitisé, je ne sais, il avait été marin au long cours, l’hagiographie familiale le tributant de 3 tours du monde. Sur des navires marchands, je suppose. J’en extrapole qu’il n’était pas homme d ’affèteries, cherchant à se faire passer pour ce qu’il n’est pas.
Je commence à ressentir une certaine souffrance à réaliser que bientôt, à la disparition de mon père, je deviendrai le griot de ma lignée, le dernier dépositaire vivant du rameau provençal de mon arbre, et que j’ai écouté et emmagasiné, certes, mais comme le font les enfants, convaincus qu’ils ont l ’éternité devant eux. Je n’ai jamais trouvé que les récits du passé fussent ennuyeux; simplement, mes propres centres d’intérêt étaient autres, aux temps où j’eusse pu collecter davantage, de ceux qui savaient, qui me rattachaient à ce monde si lointain et si proche en même temps, d’avant la Belle Epoque.
Sans doute ma perception de ces temps est-elle paradoxalement plus exacte, car je les contemple avec le recul de l’historien, d’une certaine manière, et les dimensions soudain modestes de ce qui paraissait titanesque dans l’enfance n’agit pas en tant que prisme déformant, et la mutitude de témoignages croisés dont je dispose, car j’ai toujours, depuis de nombreuses années, mis en synergie et en confrontation le legs oral familial, dont je sais qu’il est partial, et le regard d’observateurs extérieurs au cercle, et, non pas plus objectifs, car je ne me soucie pas d’objectivité, qui me semble une donnée sans aucun intérêt, mais attentifs à d’autres choses, et marqués par d’autres détails: c’est tout le talent du romancier de mettre dans la bouche de la petite bonne, ou dans sa pensée, l’allusion qui donne toute sa véracité à ce qu’en fait, il a créé.
Quand Hugo, cette carrière inépuisable de génie, d’images et de poésie, explique ce qu’est la privation graduelle de tout, le dénuement véritable, quand Fantine se dépouille, sous la hideuse extorsion des Thénardier, de tout pour Cosette, et, qu’au bout du bout, il montre que vient un moment où les graines de chanvre du serin sont un luxe et une dépense superflue, on est saisi de la puissance de l’image. Or dans la vie réelle, voit-on jamais cas semblable? Le serin est-il de trop, on l’embroche et on le mange; veut-on le garder, les graines ne manquent pas, pour qui sait chercher.
Petit homme sec donc; de ce côté avunculaire, nous tenons de la Sardaigne. Morphologie classique de ces contrées, comme en Corse, de petits hommes nerveux et vifs, tout en tendons, nerf et peau, la peau brunissant au premier soleil. Pêcheurs de côte, toujours comme les cousins corses, mais pas trop marins: on a plutôt l’impression de peuplades pastorales arrivant au bord de la mer car les pâturages ne sont pas extensibles, et, ma foi, de fil en aiguille bricolant de frêles esquifs pour s’aventurer sur l’eau, que d’amoureux de l’inconnu, avides de se lancer à l’aventure, comme l’on put faire les Vikings par exemple.
Les trous sont innombrables: si près et si loin en même temps. Trois générations à peine, et la trace est modeste, et se perd. Donc il était marin paraît-il, ayant navigué; bien; je le connais pêcheur, c’est ainsi que la saga familiale le présente, sans donner de détails sur la période intermédiaire. Tout au plus me souvient-il d’une allusion à un coffret en bois des îles que l’aïeul aurait ramené, ce qui accréditerait la thèse de voyages circumplanétaires, sans plus de précisions.
Les tables, rangées précautionneusement dans les réserves -il y en a de nombreuses, dans les entrailles du grand bâtiment- se regroupent dans la salle à manger d’été, qui était salle de bal dans les temps plus anciens de l’établissement. Elles seront sélectionnées et disposées à des places précises, dépendant de leur morphologie : certaines ont eu les pieds retouchés, pour pallier une usure d’années de service. Les circulaires ne posent pas de problèmes particuliers, puisqu’on ne tente pas de les apparier ; ce sont les rectangulaires pour lesquelles se pose cette difficulté, d’arriver à ce que deux tables coïncident sans hiatus.
Les chaises descendent aussi, modèle Thonet, certaines pourvue d’assises cannées, d’autres avec un galette de hêtre avec un motif embouti. Elles ont été peintes, comme les tables, d’un beige passe-partout ; les nappes sont à grosses fleurs rouges, recouvertes d’un plastique transparent, qu’arriment des pinces à ressort : le vent peut être violent sous le bâtiment , carrelé de granito, après avoir eu longtemps une dalle de ciment poussiéreuse.
La salle est très agréable, au milieu de massifs de fleurs et d’arbres presque centenaires : palmiers, nombreux, pins parasols devenus immenses, et qu’il faut élaguer fréquemment, car, ayant poussé dans la direction du sud, vers la mer, et la lumière, leurs grosses branches risqueraient de les faire basculer lors des vents violents qui frappent souvent en octobre et novembre. Cela arrive d’ailleurs de temps en temps, malgré les précautions. Quand les élagueurs entament leur ouvrage, c’est un émerveillement pour les enfants de voir l’homme fixer des crochets de fer à ses mollets par des bandes de cuir, et monter avec une corde entourant le tronc, jusqu’au plus haut des palmiers et des pins. Les arbres, toilettés après l’intervention, ont l’air de sortir de chez le coiffeur.
Le coiffeur de la rue, à côté de l’épicerie, la grande épicerie marseillaise, paradoxalement tenue par des suisses, avec ses trésors débordant de sacs de jute, à l’entrée à gauche les fruits secs, dattes, figues, abricots, raisins, noix, noisettes, sacs aussi hauts qu’un enfant. Bonbons en vrac dans le même coin. Le grand comptoir qui contourne un pilier central, fromages à gauche, avec les meules entières de gruyère que deux hommes roulent pesamment et posent sur un caillebotis. On l’entame avec une espèce de sabre à deux poignées, et on en prélève d’énormes portions qui sont posées sur l’étal des fromages. Fromage frais s’égouttant en lâchant une eau maigre et blanchâtre. Gorgonzola persillé de bleu. Camemberts fleuris, brie à point. Peu de variétés, quelques grandes spécialités régionales dont l’approvisionnement se fait aisément. Les fromages sont tous prêts à être consommés, sans que les épiciers en éprouvent le besoin ou l’envie de se dire fromagers ou affineurs, comme ce sera la mode plus tard, où de petits négociants se baptiseront maître-fromager, voire maître-fromager affineur, comme si cette précision justifiait les prix pratiqués.
Épicerie populaire, fréquentée de tout le quartier. A droite, les multiples variétés de pâtes en vrac, lasagnes, spaghettis, macaronis, farfalle, penne rigatti, nous sommes en terre sudiste, voisins immédiats de l’Italie, qui il n’y a pas cent ans n’ était qu’à 10 kms. Les noms à l’école en portent l’empreinte, de ce Piémont et cette côte ligure si proches, Ricciarelli, Riccone, Malatesta. La caisse surélevée, à droite en entrant, d’où le maître de céans, maigre face de jésuite, sec et scrupuleux, contrôle, note, consigne. Beaucoup ont des comptes, que l’on apure en fin de mois. Les grandes maisons jouissent de crédits encore plus considérables : les comptes se font à l’année. A l’extérieur, les périssables à brève échéance, fruits et légumes. Uniquement de saison. Les abricots et les pêches embaument si fort qu’on les hume à plusieurs mètres. Ils attirent des guêpes nombreuses, friandes de sucre. Avec la chaleur estivale, les abricots se délitent rapidement en une bouillie délicieuse, mais invendable. Les petites mémés modestes les rachètent à bas prix pour faire des confitures.
A côté est le coiffeur. Tel que ceux qui n’ont pas vécu en ces temps peuvent le voir dans les films de cette époque, ou l’évoquant. Les grands fauteuils de skaï pourvus de mécanismes astucieux, comme ceux des dentistes. Les grands lavabos à colonne, le grand miroir piqueté au dessus. Les odeurs d’Eau de Cologne bon marché. Les discussions de coiffeur. Les coupes de ce temps, brosse ou bien dégagé autour des oreilles et nuque passée au coupe-choux, première découverte de ce que sera le rasage, la morsure de l’acier sur la peau, et la fraîcheur de l’alcool par-dessus.
Il y a plusieurs coiffeurs ; c’est un petit métier, souvent tenu par des déclassés ou des exilés, pied-noirs, espagnols, voire carrément pieds-noirs espagnols du Maroc ou italiens de Tunisie. Juifs aussi. Tout le monde va au coiffeur, même si la maîtresse répète que l’on va chez lui. Ca ne sonne pas très logique : si l’on va chez le coiffeur, c’est qu’il vous a invité alors ? Le conformisme de l’époque gaullienne donne du travail à toutes ces petites gens. Ils se plaignent en passant du coût de la patente, mais n’y croient pas plus que ça. On n’a pas d’idées de grandeur : peu de gens ont des voitures. Les loyers sont bas, la nourriture est abordable. Un petit métier suffit pour vivre tranquillement, et élever des enfants. Pas trop, bien sûr, mais il n’y a pas de très grandes familles, sauf chez les gitans, dont on a peur, car les vieilles disent la bonne aventure avec des regards inquiétants, et les jeunes, contraints d’être scolarisés de loin en loin, quand il n’y a pas d’obligations plus pressantes, sont d’une fierté perpétuellement ombrageuse. Pour un regard ils cherchent querelle, et quand ils cognent, font mal. Des mythes de sédentaires circulent sur eux, chuchotés aux récrés : ils se marieraient à nos âges, ce qui nous plonge dans des abîmes d’envieuse perplexité, alors ils ont le droit de voir leur femme toute nue à notre âge ? Nous sommes pour la plupart si niais que nous n’envisageons même pas qu’il puisse y avoir des perspectives plus affolantes encore.
Un des coiffeurs séduit particulièrement, car sur la table basse, à l’entrée, se trouvent de nombreux numéros de Lui, qui, dans ces temps de toute-puissante censure, sont souvent la première révélation de ce que érotisme peut signifier. Et de fait, cramoisis, souffle court, bouche sèche, nous tremblons d’excitation en feuilletant nerveusement des pages où des femmes de rêve, adultes, se dénudent avec des accessoires qui alimenteront nos insatiables frénésies nocturnes. Le porte-jarretelles de ces temps particulièrement, sans rapport avec le ridicule accessoire pour pornochic qu’il deviendra dans ses avatars successifs, privé de sa fonction initiale, et pour tout dire, vidé de son sens, sinon de son contenu. Le porte-jarretelles de ces temps a une fonction, les bas existent, et ont une réelle utilité : même dans le sud, même au bord de la mer rieuse, l’hiver peut être glacial. Les collants commencent à se répandre, certes, mais dans un vieux pays, il faut du temps pour que les nouveautés s’installent. De nombreuses femmes par conséquent en portent sous leurs jupes, nous le savons, nous le devinons, et cela alimente nos fantasmes. Les bas gainent la jambe avec une sensualité que le collant n’a et n’aura jamais, du fait de sa texture ; la couture arrière met une note de raffinement, et souligne l’élégance d’une jambe nerveuse et musclée, sans excès. Les talons hauts collaborent, faisant saillir les fesses, tendant la jambe et accentuant la cambrure. Il n’est pas surprenant que les féministes en aient fait un de leurs chevaux de bataille, en y voyant l’image de l’asservissement sexuel de la femme, objet de désir et de fantasme. Il est peut-être plus juste de le voir, dans l’éternelle guerre entre Aphrodite et Arès, comme une des armes les plus imparables, que la merveilleuse intelligence prospective des femmes a su mettre à contribution pour l’enjeu primordial de la collecte du lait d’orge.
Mais je suis étendu ici et maintenant, en ce lieu qui n’est pas mien, lieu d’exil, d’où les accents du passé prennent une puissance d’évocation d’autant plus grande que je suis réduit à n’être plus que rêve, et souvenir. L’infirmité m’a frappé en terre étrangère, où j’étais en occupant toléré, quoique sous observation, et sous contrôle. Un horsain.
Gilles Perrault, auteur du Pull-over rouge, enquête de journaliste-écrivain qu’il avait menée, pour le compte d’un journal ou le sien propre, je ne sais plus très bien, sur l’affaire Ranucci, un des derniers condamnés à mort exécuté, Giscard n’ayant pas eu ce jour-là la petite gâterie qu’il escomptait d’une dame, ou s’étant cassé un ongle, c’est tout comme, avait commis un livre, pas éblouissant, mais lisible, sur ses expériences et aventures de horsain.
Il y expliquait avec force détails et références, remarquablement documentés, outre l’alcoolisme chronique propre à cette région enchanteresse, partie de Normandie, peut-être Cotentin, cette notion essentielle et bouturable à l’infini qu’est celle de horsain. Dialecte normand peut-être, mais tout à fait entendable : est horsain celui qui n’est pas du lieu. De temps immémoriaux. C’est quelqu’un du dehors, qui a toutes les apparences du citoyen régulièrement résident d’un territoire, mais qui n’en fait partie qu’en surface. Il ne sait et ne saura jamais rien des entrelacs infinis des parcelles changées de main, des bornes nuitamment déplacées, qui alimentent des haines transgénérationnelles et justifient des sorts jetés par l’entremise d’un sorcier local, fréquemment incarné en un vieillard crasseux dans une bauge empuantie, sombre, au milieu du capharnaüm sordide et répugnant de l’homme accoutumé à vivre seul et sans femme depuis des lustres.
Il va de soi que le horsain qui cumule ce handicap avec celui de ne pas être français ferait mieux de se regrouper en communautés : ce qu’ont compris, dans le riant sud-ouest, messieurs les anglais, qui s’organisent en confréries, et réussissent le tour de force, quand ils sont en nombre suffisant, de vivre 25 années au beau pays de France sans en avoir appris la langue. Mais soyons justes, à l’exception du regretté Rudyard Kipling, élevé par une nourrice indienne et parlant par conséquent l’hindi et le mahrati, les occupants britanniques de terres de Sa Gracieuse Majesté ne se sont jamais préoccupé de posséder la langue des natives.
La France rurale, avec ses 36000 communes, est une gigantesque pépinière à horsains potentiels : tout le monde, à un degré donné, est le horsain de quelqu’un. La bonne chose étant que l’enraciné, la vieille race ancrée dans le sol de ce territoire, pour certains, depuis bien avant les romains, ne bouge pas : mouvements centrifuges lors des parades nuptiales, pour chercher femme, avec des cibles préférentielles.
J’aimerais qu’une étude scientifique pourvue des instruments adéquats mette en lumière ce que j’ai toujours soutenu, à savoir que le squelette, et particulièrement le crâne de mon voisin, décoré du délicat surnom de Libellule par ses voisins, eu égard à sa taille exquise, projetés en cliché superposé à celui de l’homme de Bartavel, les recouvriraient dans les moindres détails, fondant l’évidence que les lignées de ce vieux pays sont millénaires, que les reproductions suivent des rites ancestraux, incluant et programmant peut-être même des bâtardises, pour renouveler le sang.
Le terroir précis auquel je pense, confluent de 3 départements maintient des liens irrationnels au regard de la logique ordinaire, avec des territoires particuliers ; on va chercher femme dans les montagnes du département d’à côté, à plus de 50 kms quand il serait infiniment plus aisé d’en faire 20 en plaine pour aller au grand bourg voisin. Mais voilà, le découpage administratif, et en l’occurrence ce fut le petit tondu, promu par autosacre, empereur, qui le réalisa, superpose d’artificielles séparations que les atavismes méconnaissent. Situation somme toute pas si éloignée des ces pays d’Afrique créés par les puissances coloniales, par l’écartèlement des ethnies et des peuples.
Il est d’ailleurs assez piquant qu’après plus de deux siècles de découpage révolutionnaire, dont le but était de fondre dans le mythe du creuset national tous les particularismes historiques et culturels, par conséquent, au delà de l’historicité pure, tout ce qui est de l’ordre de l’appropriation d’un espace par un groupe humain donné, et l’évidence de l’inefficience de ces frontières invisibles, il soit question de revenir aux provinces qui redeviendraient, à peu de choses près, ce qu’elles étaient sous l’ancien régime.
Ce qui aura permis, bon an mal an, d’entretenir pléthores de degrés administratifs, avec leurs chefs, sous-chefs, fifres, sous-fifres et galoubets, qui représentent, somme toute, le quart de la masse laborieuse du pays.
Le horsain prend forme dans le regard de l’autre, dans la manière de lui demander « un tel, tu le connais, non? » tant il est évident que si l’on n’a pas d’histoire repérable dans le lieu,
inscription sur les listes de conscription, pour les vieux spécimens, souvenirs d’école en commun, fantasmes enfantins sur la beauté de la petite Babet, dont tout l’éclat a été consumé dans son alliance avec le fils P…., et sa vie ingrate de paysanne aisée, qui n’amène en dot, à défaut de terres et de biens, que son ardeur au travail, on n’est pas du lieu, on est horsain. En plus, il va sans dire, parlant de Babet, de la couche moelleuse et du repos du tractoriste, agrémenté de polissonneries, car la campagne se civilise et, désenclavée et mobile, loue du pornochic aux bornes automatiques, qui requinque le potentiel fantasmatoire des aspirants débauchés.
Coup de génie des hommes, et montrant surabondamment qu’ils sont moins sots que les femmes ne le croient, la guerre de 14, qui décora si élégamment les places de tous les villages de monuments du plus bel effet, avait révélé que le pays, contre toute attente, se passait magnifiquement bien des hommes, puisqu’ils étaient tous au front, et que la vie continua. Sans qu’on remarque grand chose de changé. Comme l’on sait, elle permit également d’envoyer les femmes à l’usine, les sommités médicales ayant juré, le cœur sur la main, que le biberon équivalait au lait maternel, quand il ne le surpassait pas. Les récoltes eurent lieu, lors que le partage des tâches, admis depuis la nuit des temps, établissait que seule la force de l’homme permettait les labours profonds, ainsi que les moissons et engrangeages rapides. Comment firent les femmes, il n’est pas trop compliqué de l’imaginer: comme en Afrique, comme au Maghreb, comme partout: elles pallièrent leur puissance musculaire moindre par l’entraide et l’ardeur au travail. Elles avaient des bouches à nourrir, malgré le malthusianisme empirique que les études ethnosociales démontrent en France dans les populations rurales, volonté de ne pas émietter le patrimoine, et réalisme terrien.
Le coup de génie consista évidemment en ce que, revenus en leurs terres, du moins pour ceux qui n’étaient pas trop morts, ou éclopés, et constatant que les propriétés, ma foi, n’avaient plutôt pas trop mal traversé leur absence, ils réussirent à détourner et s’approprier la mécanisation, qui eût dû modifier totalement la donne, à leur profit, en renvoyant Margot à sa basse-cour, ses mioches et sa maison. Lors qu’un tracteur ne demande qu’un très petit potentiel physique, sans rapport avec la conduite d’un attelage de lourds chevaux de trait.
Le horsain, autre raison de méfiance, bouleverse l’ordre du monde: il n’est assujetti à rien, ni ce qui se fait, ni ce qui ne se fait pas. Il ne sait pas, en terre parpaillotte, que les catholiques sont des bourriques et les protestants des savants. Que rien n’est jamais à personne dans cet espace en apparence ouvert, balisé par des siècles d’habitus, où chaque pierre de bord de champ a une histoire particulière, connue de tous, qu’une geste continuelle se dit et s’élabore, dans laquelle les ancêtres de chacun sont des entités puissantes, qui imprègnent, marquent et orientent les choix et les comportements. Libellule agit ainsi parce que son grand-père, en telle occasion, avait fait cela: prévisibilité totale des comportements, éclairés par la connaissance immatérielle que la communauté a du caractère tutélaire, et parfois totémique, du clan familial.
Mes descendants sont du lieu, et échappent par conséquent à la malédiction horsaine, nés tous sur le territoire, et ayant, de surcroît, inversé, de par leur fréquence, la tendance entropique qui se manifestait quand nous jetâmes l’ancre; un tout petit bonus excédentaire sur les avoirs et les débits, les morts poussant les vivants vers la lumière, vous vaut une certaine estime en des lieux où les fermetures d’écoles se jouent à l’enfant près.
Le hameau qui donne son lieu-dit à notre lieu de résidence, fragment d’une commune immense, la bagatelle de 22000 hectares pour 1300 habitants, avait au début du siècle 90 foyers qui alimentaient une école à classes uniques certes, filles et garçons, mais abondamment garnie. Les maisons existent toujours, vidées de leurs habitants immémoriaux, remplacés par des néo-ruraux tels que nous, qui nous approprions, par la vertu de la terre bradée et des maisons en déshérence, la continuation d’une histoire millénaire; pas très différents, somme toute, du légionnaire que Caligula récompensait par une petite vigne en ces lieux mêmes, au bord d’escarpements calcaires dominant la rivière…..